Si l’annonce du gel de la part collective du pass Culture a pris de court les équipes éducatives, les obligeant à réagir dans l’urgence pour sauver ce qui pouvait encore l’être, comment les partenaires culturels associés ont-ils vécu cette « Folle journée » ? Quelles conséquences pour ces nombreuses structures qui, au quotidien, tout au long de l’année, bâtissent des projets avec les enseignant·es ? Travail méprisé, annulation d’interventions, budgets mis en difficulté, avenir compromis… Le monde de la culture, déjà fragilisé, continue de faire les frais de l’austérité. Didier Le Roux, enseignant cinéma, et directeur de l’association Film et Culture, association implantée en Bretagne consacrée à l’enseignement de l’audiovisuel, répond aux questions du Café pédagogique. Si la forte mobilisation qui a suivi l’annonce du gel, et abouti à la réouverture provisoire du serveur ADAGE jusqu’au 28 février, est de nature à le rendre un peu plus optimiste, il reste très inquiet : « Si la situation reste en l’état (…) je vais devoir mettre des salariés en chômage partiel » …
Pourriez-vous présenter votre association et les actions qu’elle mène en milieu scolaire ?
Film et Culture est une association, loi 1901, qui existe depuis 1956. Composée de six salariés, elle se consacre à l’enseignement de l’audiovisuel et intervient auprès des écoles, collèges, lycées, université et Universités du Temps Libre, sur trois départements bretons. Film et Culture propose de l’analyse filmique sur des films choisis en collaboration avec les équipes pédagogiques des établissements scolaires, des cours thématiques sur des sujets donnés (histoire du cinéma, d’un mouvement, etc.), ainsi que des ateliers de tournage et montage vidéo.
Dans quelle mesure la part collective du pass Culture est-elle importante pour une association comme la vôtre ?
Depuis l’instauration du Pass Culture, tous nos collèges et lycées ont fait le choix de financer nos activités par le biais du Pass Culture, soit environ les trois-quarts de notre activité.
L’annonce de son gel vous a-t-elle autant surpris que les établissements scolaires ?
Oui, parce que c’est le Pass individuel qui était critiqué et que les retours sur le Pass collectif étaient très positifs. C’est aussi la méthode qui nous a surpris. En tant que partenaire du Pass Culture depuis sa création, nous n’avons officiellement pas été prévenus du gel de son financement. Nous l’avons appris par un cinéma qui nous a annoncé que nous avions jusqu’au 7 février pour éditer les Pass. Nous sommes tombés des nues. Pour ma part, j’étais dans l’incompréhension la plus grande : je pensais qu’il y avait une somme d’argent attribuée par élève aux établissements scolaires et ne comprenais donc pas où était le problème, la somme globale ayant été, je l’espérais, budgétisée. Cette décision créait donc une inéquité de traitement entre élèves qui avaient eu leur activité en début d’année et ceux qui auraient dû l’avoir en fin d’année.
Il a donc fallu réagir dans l’urgence ?
Et le lendemain, j’apprends par un établissement scolaire que nous n’avons en réalité que jusqu’au soir du 31 janvier pour éditer les Pass. Il m’a donc fallu annuler ma journée de cours. Je me suis mis à éditer, dans l’urgence absolue, il en allait de la survie de l’association, le maximum de Pass possible, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête : ne pas savoir à quelle heure le site allait fermer. J’avais l’habitude d’éditer les Pass la première semaine des vacances pour le demi-trimestre à suivre, sauf demande de l’établissement. Cette décision constituait donc une véritable catastrophe pour nous.
Vendredi 31 janvier en fin d’après-midi, après 24 heures de course folle, en fin de journée le serveur était bloqué : où en étiez-vous alors ?
J’avais réussi à éditer à peu près la moitié des Pass qui me restaient à faire. Il est peut-être utile de préciser que les établissements scolaires de leur côté pouvaient pré-réserver les offres que j’éditais mais n’arrivaient pas à les réserver du fait de l’encombrement du serveur. Un profond sentiment d’abattement m’a alors envahi. Tout ce que j’avais fait n’avait donc servi à rien puisque seules les offres réservées allaient être prises en compte. La perspective de devoir mettre des salariés au chômage partiel m’a profondément démoralisé.
Vendredi 7 février est tombée la nouvelle que les établissements avaient finalement jusqu’au 28 février pour valider leurs projets. Cette annonce est-elle vraiment de nature à vous rassurer ?
De quels projets parle-t-on ? De ceux qui ont été édités avant le 31 janvier (et qui pour beaucoup d’écoles ne correspondront pas à leur projet éducatif global) ? De ceux dont ils avaient convenu et que je n’ai pas eu le temps d’éditer en la seule journée de vendredi 31 janvier ? Et qu’en est-il des Pass que j’ai faits en début d’année et que les établissements scolaires n’avaient pas pré-réservés. Je continue aujourd’hui de recevoir des mails de documentalistes de ce type : « L’offre apparait bien sur Adage, mais elle n’est pas préréservable. »
Concrètement aujourd’hui si les choses restent en l’état, dans quelle situation ce gel met-il votre structure et de manière générale les acteurs et actrices du monde de la culture ?
En début d’année, nous avons établi un budget prévisionnel qui nous permettait d’être à l’équilibre. Si la situation reste en l’état, nous serons loin du compte. Je vais devoir mettre des salariés en chômage partiel. Je vais devoir renoncer à faire appel à des entreprises pour des travaux d’isolement de nos locaux plus que nécessaires. C’est tout un éco-système que fragilise cette décision de geler le Pass Culture. A plus long terme, si cela augurait d’une politique à venir, nous serions amenés à disparaître dans les deux ans à venir.
Vous êtes dans quel état d’esprit aujourd’hui ?
Le sentiment qui domine est l’incompréhension la plus totale. Et d’une urgence, savoir ce que le Pass Culture va rembourser :
– Les pass pré-réservés ? Il semble que oui.
– Les pass édités avant le 31 janvier mais que les établissements n’avaient pas encore réservés ? Mystère !
– Les pass que nous aurons édités entre le 31 janvier et le 28 février ? Encore mystère ! …
Propos recueillis par Claire Berest
« Gel du pass Culture : La Folle journée » : à retrouver sur le site du Café pédagogique.
