Le cadre proposé par l’Europe et l’OCDE : développer les compétences
Le « cadre d’alphabétisation en IA pour l’enseignement » proposé par la commission européenne et l’OCDE est avant tout un document pour les enseignants et les élèves. Ce texte est la première étape d’un débat public qui se terminera en 2026. En attendant, le texte proposé à la réflexion est particulièrement riche et fondé, en particulier scientifiquement. En tentant de préciser les connaissances, compétences et attitudes le texte rappelle leur but : « Elles préparent les apprenants à interagir de manière responsable avec les technologies existantes et à maîtriser les nouvelles technologies dès leur apparition. »
Au-delà de la seule IA, le texte proposé par la commission et l’OCDE est en fait une sorte de référentiel pour intégrer l’IA dans l’enseignement de manière éthique et professionnelle. Le chapitre 4 du document est clair et surtout explique précisément les composantes des trois domaines. Citons pour mémoire les attitudes identifiées ici : « responsables, curieux, innovants, adaptables, empathiques ». La volonté associée à ce document est de l’enrichir de scénario pédagogique autour des questions essentielles qui se posent.
Citons ici quelques-unes de celles qui visent à permettre de s’engager avec l’IA : « Reconnaître le rôle et l’influence de l’IA dans différents contextes. », « Évaluer si les résultats de l’IA doivent être acceptés, révisés ou rejetés. », « Décrivez comment les systèmes d’IA consomment de l’énergie et des ressources naturelles. », « Analyser dans quelle mesure l’utilisation d’un système d’IA est conforme aux principes éthiques et aux valeurs humaines. »
Ce texte n’est pas naïvement au service du déploiement de l’IA, il en énonce les limites, les réserves et la nécessité d’une conscientisation des usages : » Des orientations et réglementations individuelles et systémiques peuvent contribuer à aborder les domaines où l’IA interfère avec les droits fondamentaux, tels que la surveillance et la confidentialité des données ». Cette mise en garde est donc basée sur un texte très avancé qui est déjà, en l’état, à mettre entre toutes les mains.
Deux approches : complémentaires ou concurrentes
On peut le constater, il y a une sorte d’opposition entre les deux textes. Certains pourront dire qu’il y a complémentarité. Le fait est que le cadre d’usage proposé par le ministère est surtout centré sur ce qui est actuellement dans l’esprit des politiques : fournir des éléments de limitation, de contrainte, d’obligation avant d’engager toute action.
Le potentiel pédagogique du document du MEN est très pauvre et ne devrait pas aider les enseignants à intégrer l’IA dans leurs pratiques, même si quelques éléments sont évoqués dans la page de présentation du cadre d’usage (presqu’aussi détaillé que le document lui-même).
L’intention du ministère est exprimée dès les premières lignes : « L’usage de l’IA est autorisé en éducation dès lors qu’il respecte le cadre ici défini. » Le document européen, lui, précise que » plus généralement, la loi européenne sur l’IA, première législation globale sur l’IA au monde, promeut une approche centrée sur l’humain et fondée sur les risques pour l’adoption des systèmes d’IA. » Par ce texte, on ressent la volonté de « promouvoir une éducation de qualité et l’acquisition de compétences nécessaires à la transformation numérique ».
S’engager, une nécessité… des choix
On voit donc deux approches de la question de l’IA en éducation qui invitent l’ensemble de la communauté éducative à se positionner et à s’engager, tout en respectant les limites posées aussi bien par la loi (RPGD entre autres) et l’éthique. Au cours des quelques échanges que nous avons pu suivre autour de l’élaboration du cadre d’usage du MEN, on a vite perçu l’orientation centrale du texte, renforcée d’ailleurs par nombre de structures participantes qui sont surtout axées sur la volonté de « cadrer » plutôt que d’éduquer en premier. Il faut rassurer !!! semble-t-il du côté de la France, il faut développer et éduquer pour ne pas être dominé du côté de l’Europe.
On trouve là le coeur du débat de nos sociétés face aux évolutions techniques et les questions qu’elles posent : définir un cadre tout en ne perdant pas de vue l’importance de l’IA dans le développement économique et social. Le monde scolaire est entré depuis l’automne 2022 dans cette confrontation. Les actions de formation se sont multipliées depuis et vont continuer de le faire dans les mois à venir. Encore faut-il que l’on choisisse, chacun de nous, l’engagement que nous souhaitons promouvoir pour les enfants, les élèves et étudiants, et aussi les enseignants.
Bruno Devauchelle
