Sonia : Tu dis qu’entre midi et deux tu corriges les cahiers des élèves pour les leur rendre l’après-midi, et je crois que tu as raison d’aller vite car une correction trop différée, surtout avec des petits CP, ça perd vite de son sens. Moi aussi quand je corrige je fais le plus vite possible car si on leur rend une correction sur un truc qu’ils ont fait y’a une semaine, ils ont oublié même de quoi ça parlait. Ou alors tu poses comme principe que la correction, c’est pour les parents en fait. Donc sur ça je te rejoins mais moi je rajoute aussi l’autocorrection.
Je crois beaucoup à ça et ce depuis des années. Je m’en suis aperçue au fur et à mesure de ma pratique en classe, et aussi de mes lectures, que l’autocorrection est quelque chose de très important. D’abord parce que ça implique les enfants dans l’activité de correction. Parce que on ne va pas se mentir, ils sont pas tous à attendre la correction, à lire les annotations que tu peux faire et à reprendre les items non réussis hein ! Mais aussi y’a plein d’avantages à les faire s’autocorriger.
« L’autocorrection c’est bien car tu es sûre que l’élève est dans une activité réelle au moment de la correction »
Théoriquement, ça donne un statut à l’erreur dans les apprentissages et ça dédramatise la correction faite par l’adulte. L’élève, il comprend que l’erreur c’est quelque chose de banal, de normal même et ça c’est important. C’est pas que moi qui le dit, y’a plein de recherches dessus. Et ça permet que l’enfant comprenne aussi que ce qui est validé ou non à l’école, c’est pas lié au bon vouloir d’une adulte, mais que c’est écrit à l’avance, que ce sont des règles. Comme en grammaire par exemple, c’est pas juste ou faux parce que moi je l’ai décidé mais parce que y’a des règles communes à tous, à tous les élèves, dans toutes les écoles.
Mais aussi l’autocorrection c’est bien car tu es sûre que l’élève est dans une activité réelle au moment de la correction, qu’il participe à cette activité et qu’il n’est pas passif. Moi j’ai observé que, de manière générale, l’activité d’autocorrection est bonne pour la confiance en soi. Bref, c’est pour tout ça que je fais quasi systématiquement un temps d’autocorrection … et aussi ça me dégage du temps de travail à moi (rires).
« Les CP sont encore très bébés tu sais »
Marjorie : Oui je sais bien tout ça et ça peut m’arriver de faire des activités d’autocorrection comme tu dis, mais rarement. D’abord moi c’est des CP et ils sont encore très bébés tu sais. Et je ne suis pas sûre que ça allègerait mon travail à moi, au contraire même car en vrai même s’ils s’autocorrigent, il faudrait que je repasse derrière. J’imagine aussi que tu le fais avec des indications, une grille d’autocorrection … et moi je trouve que tout ça c’est déjà un travail en soi pour l’élève qui n’est pas un allant de soi en plus.
Je suis d’accord avec toi que ça peut dépassionner le statut de l’erreur dans les apprentissages mais je crois surtout que ça serait bénéfique à ceux qui sont déjà bons en classe et que pour ceux qui sont en difficulté, ça serait une nouvelle difficulté en plus. Donc moi je préfère corriger, et corriger vite oui, pour que les élèves sachent si ce qu’ils ont fait est validé ou non par moi.
C’est à nous de dire « c’est bon » ou « c’est pas bon ».
Je suis la garante de ce qui est juste ou pas en matière de savoirs et pour moi c’est important. Je sais qu’on n’est pas toutes d’accord sur ça mais moi je considère que c’est aussi ça le statut du maître ou de la maîtresse. C’est à nous de dire « c’est bon » ou « c’est pas bon ». Les élèves attendent aussi ça je pense.
Et puis aussi pragmatiquement je ne me vois pas passer du temps à l’autocorrection. Parce que si je te rejoins que ça peut être une activité efficace pour faire progresser certains élèves, c’est aussi une activité hyper chronophage. Et quand tu as 25 CP à mettre dans ce type d’activité, ça peut vite être difficilement gérable car tu ne peux pas être partout et tu vas être hyper sollicitée.
Après ça ne veut pas dire que moi je ne fais rien de la correction que j’ai faite et que je rends les cahiers comme ça, sans en parler à l’élève, surtout à ceux qui n’ont pas réussi l’exercice. Et ça me permet aussi de penser les remédiations pour certains. Et aussi je n’ai pas peur de le dire, ça permet aux parents d’y voir clair car je pense que pour progresser à l’école, faut aussi un investissement à la maison. Voilà.
Le mot du chercheur : Marjorie et Sonia réactualisent un débat récurrent dans la profession enseignante sur la place à accorder à l’erreur dans le processus d’apprentissage. Mais elles le font d’un point de vue articulé à la pratique professionnelle, à la situation concrète de classe, qui parfois impose de rogner sur les principes et les valeurs portées par l’institution voire par l’enseignante afin de répondre au réel de la situation : gestion du groupe, gestion du temps, gestion de soi … sont des facteurs qui mettent une distance entre le travail idéal et celui qu’on réalise vraiment.
Frédéric Grimaud
