Votre texte est sous-titré « Le livre de Jean, 1942-1945, un enfant dans les camps ». Pourriez-vous nous expliquer qui est Jean ?
Jean, c’est mon père, Jean Weil, qui a été déporté à l’âge de 4 ans avec sa mère, Odette Weil, et sa sœur, Josette, qui n’est pas revenue de la déportation. J’ai eu une enfance très heureuse avec un père attentif, aimant et joyeux, qui m’a toujours aidée et soutenue, avec lequel j’ai échangé et débattu tous les jours, quasiment de ma naissance jusqu’à son décès. Je voulais lui rendre hommage et en faire un personnage mythologique, raconter qu’il ne voulait pas témoigner de la « merde » – c’était ses mots – mais de sa résistance par le jeu et la joie grâce à sa mère, et à son père, Marcel qui depuis son stalag – il était prisonnier de guerre – lui envoyait des cartes postales qui lui ont permis de jouer, d’être heureux, et de connaître le monde du dehors. Je voulais aussi raconter comment il a vécu le retour à la vie « normale » le 25 juin 1945 et la manière dont, avec Odette, ils n’ont jamais été entendus. Il m’a beaucoup parlé de son retour et de son adolescence où il refusait toute autorité, de sa propre violence, de la difficulté à trouver sa place, d’autant qu’il avait l’impression d’être le rappel vivant d’une mauvaise conscience collective.
Votre récit se présente comme une enquête qui cherche à reconstituer la mémoire familiale, pourtant vous semblez aussi vous méfier de celle-ci ?
Je cherchais depuis longtemps comment entrer dans l’histoire familiale, mais je ne voulais pas témoigner alors que je voulais comprendre, donc enquêter, reconstituer. Je savais d’avance que ce que je raconterais serait faux, partiel et partial. J’avais au moins quatre versions orales de cette histoire, celle de mon père, de ma grand-mère, de mon grand-père et celle que je me suis racontée. J’avais les notes et dessins de Marcel, les écrits de Jean, les voyages à Bergen-Belsen avec Jean, les conversations et les écrits de Janine Doerry, une historienne allemande, qui a fait sa thèse sur les familles de prisonniers de guerre français « otages ». J’avais beaucoup d’informations et, en même temps, une absence d’image, des vies et des mémoires effacées, en particulier celle de Josette.
Mon père pensait qu’il n’était pas entendu parce qu’il refusait de se lamenter et qu’il voulait faire de la fiction sur sa propre histoire, ce qui a été interdit par Claude Lanzmann. J’ai repris cette manière d’être un personnage en me nommant Sandrine et en répétant à plusieurs reprises que je me trompe ou que je ne sais pas ou que j’imagine ou enfin que je ne comprends pas. À force de lire des ouvrages sur cette période et sur l’Histoire en général, j’ai compris que les historiens racontent un « roman national », c’est-à-dire que leurs récits sont forcément partiels, partiaux, orientés et politiques. J’ai donc enquêté, mais je me suis méfiée de moi et de tous les récits, j’ai donc choisi clairement d’être du côté du conte, de la littérarité, et de faire de mon père et de ma grand-mère des héros – même si c’est comme cela que je les voyais de leur vivant.
Cette enquête vous a-t-elle menée là où vous pensiez ?
Je dirais que plus j’avançais dans l’écriture et dans l’enquête, plus je faisais des découvertes, plus ces découvertes étaient contradictoires, et moins j’en savais, plus j’avais de questions sans réponse à poser à mon père alors que je croyais que nous avions été jusqu’au bout de la conversation sur son histoire. Lui-même ne savait pas, ses souvenirs étaient confus, reconstruits et il ne voulait pas y retourner, même s’il était hanté par des souvenirs traumatiques. Nous sommes allés ensemble à Bergen-Belsen, à ma demande, et nous avons notamment assisté à une scène que je raconte sur la fin de leur déportation, le lieu où s’arrête le dernier train, où des « camarades de déportation » se disputent âprement sur l’endroit exact de leur libération, l’arrêt du train en pleine forêt, plus de cinquante ans après. Chacun déclare connaître la vérité ; mon père et moi nous observons cette scène, comme si nous étions à l’extérieur.
J’ai lu ensuite que les historiens ne savent pas par où est passé ce « train fantôme ». Mon père et ma grand-mère m’ont parlé d’un arrêt dans la gare de Hanovre et de la perte du précieux pot de chambre sous un train, mais les « historiens pensent » que le « train fantôme » n’est jamais passé par Hanovre. C’est un des exemples où j’en sais encore moins – les historiens aussi – ma seule certitude c’est qu’un rempart symbolique et matériel contre la « merde » et l’indignité a été perdu ; et que Jean en avait la charge lors de leurs déplacements. Et finalement, c’est le plus important pour moi, cette lutte incessante pour conserver une certaine idée de la dignité et de l’humanité.
Vous expliquez que cette enquête vous a néanmoins aussi permis de mieux comprendre l’histoire de la déportation : de quelle manière ?
Cette enquête a effectivement confirmé ce que j’avais compris : la manière dont la France et le monde entier se sont déresponsabilisés et se sont déculpabilisés en affirmant que c’était une catastrophe imprévisible, une tragédie indicible, et en ne donnant la parole qu’à celles et ceux qui se lamentaient, en présentant l’expérience concentrationnaire comme une souffrance rédemptrice. Les victimes ont été accusées de s’être laissé prendre, en laissant flotter l’idée qu’elles avaient commis quelque chose qui justifiait leur déportation – notamment en étant désignées comme « étrangères ». Cette désignation de certains êtres humains, pour des raisons politiques, comme étant des « étrangers » ou pires encore des « apatrides » – alors qu’ils vivent aux côtés de ceux qui les disqualifient – ne peut mener qu’à leur élimination et à leur effacement.
Je cherchais aussi à comprendre comment on peut être à la fois victime et bourreau. Pour que le système d’extermination fonctionne, il fallait que les victimes deviennent leurs propres bourreaux, ou du moins qu’elles participent à leur assassinat. Dans une note laconique de mon grand-père, il indique que ma grand-mère a salué le grand rabbin Haguenauer à Drancy, juste avant qu’il ne parte pour Auschwitz et qu’il y soit assassiné. J’ai alors fait des recherches et découvert que le grand rabbin de Nancy a conseillé aux juifs français de ne pas quitter la France. Pendant deux ans, jusqu’à son arrestation et son internement à Écrouves, puis à Drancy, il a justifié l’arrestation et l’internement de familles juives. J’ai aussi découvert une autre famille Weill (avec deux L) avec laquelle ma grand-mère s’est liée. Albert Weill pensait que les juifs étrangers méritaient leur sort, il l’écrit dans ses lettres. La xénophobie envers les étrangers pouvait être partagée par les juifs français. J’ai donc écrit : « On peut être juif, pétainiste et vichyste. (…) victime et d’extrême droite. On peut être juif français et estimer que les juifs étrangers méritent la déportation, comme les voleurs et les traitres ».
Enfin, en enquêtant, j’ai mieux compris la cécité et la crédulité de ma grand-mère (et des autres femmes avec elle), qui, alors qu’elle vient de passer deux ans dans les camps français, dont les conditions de vie sont « inimaginables », croit que les initiales B.B signifient Baden-Baden (ville thermale) au moment d’être déportée à Bergen-Belsen.
J’ai aussi mieux compris l’impossible retour des déportés, leur immense chagrin quand ils prennent conscience « qu’il n’était pas du tout prévu qu’un Juif soit là pour évoquer sa propre enfance » (Marcel Cohen, Cinq femmes, Gallimard 2023). Mon père pensait que le « monde libre » – en réalité le capitalisme et le libéralisme – était un système d’oppression qui contenait la possibilité des chambres à gaz ; mon enquête m’a menée à la même conclusion.
Il faut donc continuer à « raconter des histoires », et continuer « à faire des histoires » ?
Mon père a été clairement empêché de « raconter des histoires », j’ai tenté de faire entendre sa voix. Je n’ai pas encore raconté ce à quoi j’ai assisté enfant, mais aussi adulte, quand mon père a été accusé d’être un faux déporté parce qu’il avait bonne mine et qu’il riait. Mon père adorait jouer et se raconter des histoires, il aimait aussi « faire des histoires », littéralement « faire chier ». Je parle beaucoup de notre indocilité. Oui, je crois qu’il faut reprendre le récit sur la guerre de 1939-1945. Il y a des historiens comme Johann Chapoutot qui font un travail remarquable pour reprendre l’histoire du nazisme. Ces histoires nous permettront peut-être de sortir du déni pour inventer une autre société – véritablement humaniste et égalitaire – où la domination et la prédation ne sont plus la loi. Mes parents m’ont offert cette enfance-là, je voulais leur redire ma gratitude.
Valentine Goby concluait son roman Kinderzimmer en écrivant qu’il faut à la fois des historiens, des témoins et des romanciers. Alors que les témoins sont en train de disparaitre, pensez-vous que le travail à mener, en particulier auprès des élèves, soit désormais dans l’articulation entre l’Histoire et la littérature ?
Seuls certains témoins ont été entendus, et encore très tardivement. Je me souviens que lorsque j’étais lycéenne, à la fin des années 80, on nous racontait longuement, en cours d’Histoire, le « glorieux » débarquement, et qu’il n’y avait que quelques lignes sur la déportation. En classe, certains professeurs m’appelaient Simone (pour Simone Veil) non pas parce qu’elle avait été déportée, mais parce qu’elle avait défendu la loi pour l’avortement – ce prénom n’était pas un compliment. Une vie n’a été publiée qu’en 2007. Je pense qu’elle a été autorisée à le faire parce qu’elle était une femme d’État qui en avait à la fois les moyens intellectuels et financiers. Elle a d’ailleurs affirmé qu’elle voulait parler depuis longtemps. Les enfants des déportés, mais aussi de ceux qui se sont cachés, portent tous les traumatismes de leurs parents, même quand le récit de la mémoire n’a pas été transmis.
Il y a encore beaucoup à raconter sur ce que j’appelle les traumatismes fantômes. Le cinéma filme beaucoup les fantômes de notre Histoire, je pense notamment au chef-d’œuvre Nostalgie de la lumière de Patricio Guzmán. Il mêle l’Histoire, la science et l’art pour tenter de comprendre ce qui s’est passé au Chili. L’Histoire doit continuer à « ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre. » – la fameuse citation de Spinoza – à faire de l’Histoire, c’est très important. Il y a encore beaucoup à découvrir pour déconstruire le roman d’une France résistante et protectrice des juifs (et des autres minorités).
Mais, pour moi, l’art ou la littérature est un besoin que l’humanité s’est inventé pour tenir le coup face aux faits (les crimes honteux que nous commettons) et tenter, non seulement de comprendre le monde, mais aussi de lui donner une autre direction que celle de la violence. Je pense à l’excipit du Ministère des contes publics de Sandra Lucbert : « La littérature peut : ramener de l’indicible dans le dicible, figurer de l’infigurable, rétablir des prédicats effacés. » Et, évidemment, à la préface des Misérables de Victor Hugo : « …tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. » Pour conclure, je crois que ce travail avec les élèves est essentiel et peut nous permettre non seulement de nous divertir, de jouer, d’apprendre et de comprendre, mais aussi de créer une société plus juste, ou tout simplement humaniste pour tou.s.tes.
Propos recueillis par Claire Berest
« Sandrine Weil : Garder le lien ». Article à retrouver sur le site du Café pédagogique.
