Prédiction et prévision : un amalgame coûteux en précision scientifique
Le mot prédiction apparaît dès le thème 1.3, avec « les différents modèles climatiques et leurs prédictions ». Puis, comme si une seule fois ne suffisait pas, il est à nouveau repris dans le thème 3.4 : « pour prédire ces évolutions, les scientifiques utilisent des modèles mathématiques ».
En sciences, la distinction n’est pas purement sémantique : elle traduit la différence entre un résultat issu d’un modèle testé et validé et une extrapolation plus incertaine. Lorsqu’un doute apparaît sur un terme, le dictionnaire de l’Académie française est notre meilleur allié.
Pour ce dernier, prédire (prédiction), c’est : « révéler ce qui va arriver, sous l’effet d’une inspiration divine ou par une prétendue divination, en recourant à des pratiques magiques, à des procédés occultes ». On est donc bien loin de nos préoccupations scientifiques. En revanche, prévoir (prévision) se définit comme : « établir à l’avance en s’appuyant sur des analyses scientifiques, des calculs. Les recherches démographiques permettent d’expliquer et de prévoir les mouvements de population. Des dépenses non prévues. »
Employer prédire pour un calcul climatique robuste, c’est fragiliser inutilement la crédibilité de la démarche scientifique, surtout à l’heure où les modèles sont déjà attaqués par les climato-sceptiques.
Évolution humaine : entre biais de construction et soupçon de finalisme androcentrique
Deux exemples, pour le moins critiquables, sont cités pour étudier l’évolution humaine : la présentation du téton masculin comme simple « contrainte de construction » et celle des dents de sagesse comme « régression en cours ». Ces deux exemples véhiculent des biais implicites et un finalisme discutable.
En page 13, le programme propose, parmi les exemples pédagogiques : « interpréter des caractéristiques anatomiques humaines en relation avec des contraintes historiques (comme le trajet de la crosse aortique), des contraintes de construction (comme le téton masculin), des compromis sélectifs (comme les difficultés obstétriques) ou des régressions en cours (comme les dents de sagesse) ».
« Contrainte de construction » et biais implicites
Dans un article du site planet-vie.ens.fr, bien connu des professeurs de SVT, le téton masculin est présenté comme un vestige sans fonction biologique, conservé par « contrainte de construction » lié au développement embryonnaire. Mais cette formulation peut occulter d’autres hypothèses, comme la sensibilité nerveuse et son rôle possible dans l’excitation sexuelle.
Cet oubli ne serait-il pas une vision masculiniste de l’évolution humaine, où les tétons n’auraient de fonction que pour l’allaitement des femmes ? On explique ainsi que les tétons masculins (et intersexués) seraient restés car le coût de leur suppression serait plus important que celui de leur maintien. Heureusement, car j’y tiens à mes tétons !
Les « régressions en cours » des dents de sagesse : un finalisme implicite
Autre exemple : qualifier les dents de sagesse de « régressions en cours ». Cela suppose que l’évolution suit un but, ici la disparition de ces dents. Or, dans une espèce largement soutenue par les soins médicaux, rien ne permet d’affirmer qu’un caractère anatomique est voué à disparaître plutôt qu’à se maintenir ou à être éxapté (réutilisé pour une nouvelle fonction).
Ces deux exemples montrent l’importance d’aborder l’évolution humaine avec prudence, en évitant les interprétations orientées et en privilégiant une approche critique
L’articulation annoncée avec la philosophie… mais sans retour du côté philo
Croiser sciences et philosophie est une excellente idée pour mieux saisir la complexité des notions, leurs définitions et leurs limites. En page 5 du programme d’ES, l’objectif C précise : « en classe terminale, l’enseignement scientifique peut être mis en relation avec le programme de philosophie concernant les questions d’épistémologie et d’éthique ». Mais la bonne surprise est de courte durée : un coup d’œil au programme officiel de philosophie (BO spécial n° 8 du 25 juillet 2019) montre qu’aucune mention explicite de l’épistémologie ou de l’éthique scientifique n’apparaît.
En classe, cela laisse la coopération interdisciplinaire à l’initiative des enseignants… ce qui est à la fois une liberté et un risque : sans coordination, on peut passer à côté d’un dialogue pourtant central pour former l’esprit critique des élèves.
Renaud Gosset
Télécharger le programme de l’enseignement scientifique
