Comment en êtes-vous arrivé à mener une mission sur les réformes du baccalauréat professionnel ?
Le baccalauréat professionnel, créé pour être un levier d’émancipation sociale et de montée en qualification, fête ses 40 ans cette année. C’est une étape importante, mais paradoxalement, on ne parle presque jamais du lycée professionnel, alors qu’il concerne un tiers d’une génération de bacheliers. En tant qu’ancien enseignant au lycée pro, j’ai pu mesurer à quel point les professeurs y sont engagés et en même temps frappés par un grand sentiment d’abandon.
Depuis 2009, les réformes se sont succédé sans réelle concertation ni la moindre évaluation. Le lycée professionnel concentre pourtant toutes les difficultés de l’Éducation nationale (orientation subie, ségrégation sociale, manque de moyens) sans que l’État ne lui accorde l’attention qu’il mérite. De l’“école de la deuxième chance” à une forme “d’école de la double peine”, les jeunes entrent souvent au lycée professionnel sans en avoir vraiment envie, et en sortent désormais sans un diplôme suffisant pour trouver un emploi, ni pour se réorienter. C’est pour toutes ces raisons qu’il m’a semblé indispensable de conduire une mission sur les impacts de ces réformes.
En 2023, le président de la République Emmanuel Macron avait fait du lycée professionnel une “cause nationale”. Son objectif était d’en faire une “filière d’excellence” dans le cadre de la réindustrialisation de la France. À la rentrée 2025, où en sommes-nous ?
Le discours présidentiel parlait de “voie d’excellence”, la réalité, c’est que pour beaucoup de jeunes et de familles, le bac pro reste une “voie de garage”. La ségrégation sociale est très forte : on y retrouve en grande majorité des enfants issus des classes populaires, des jeunes en situation de handicap ou encore des élèves allophones. À cela s’ajoute une ségrégation genrée : les filles et les garçons ne sont pas orientés vers les mêmes filières. C’en est presque caricatural en 2025… Enfin, et c’est peut-être le plus grave, l’orientation en lycée professionnel reste très souvent subie, liée aux résultats scolaires, plutôt qu’à un véritable projet professionnel. On peut parler d’une forme de violence : celle d’une orientation forcée, quand un jeune se retrouve poussé vers un métier qu’il n’a pas choisi.
Le bac pro n’a pas réussi à imposer l’image d’une filière de réussite et de promotion. Il continue de véhiculer une image définie par des “moins” : moins de cours, moins de perspectives, moins de reconnaissance. Ce sont des choix financiers sans aucune justification pédagogique qui ont guidé les réformes. À titre d’exemple, depuis 2009, les heures de formation perdues se comptent en semaines, voire en mois : plus de 150 heures perdues rien que dans les matières générales, l’équivalent d’un mois de cours. Et le double pour les enseignements professionnels, soit deux mois ! L’insertion professionnelle est ainsi devenue plus compliquée. Pour beaucoup d’entreprises, ce diplôme seul ne suffit plus. Désormais moins d’un élève sur deux trouve un emploi 6 mois après son baccalauréat professionnel.
Lors de sa conférence de presse, la ministre de l’Éducation nationale Elisabeth Borne a annoncé repousser de 15 jours la fin des épreuves du baccalauréat professionnel et la réduction du parcours différencié – le fameux “parcours en Y” – de 6 à 4 semaines. Est-ce suffisant pour vous ?
Le problème majeur du “parcours en Y” n’est pas son calendrier, c’est son existence même. Ce dispositif était la chronique d’un fiasco annoncé. Tous les enseignants de lycée pro savaient qu’il aboutirait à une fin d’année en roue libre : trop tard pour remotiver les élèves qui restent en classe, et trop tentant pour les autres de se tourner vers des opportunités plus lucratives. Il faut supprimer ce parcours et redonner des heures de cours effectives. Les élèves ont besoin de temps pour consolider leurs acquis dans l’objectif d’une poursuite d’études ou d’une insertion professionnelle. Ce n’est pas la reconquête, c’est la débandade du mois de juin que nous avons observée !
De plus, le système actuel provoque un engorgement des stages en entreprise créant une concurrence nocive entre les élèves. Sans compter qu’il pousse nombre d’entre eux vers des stages sans le moindre rapport avec leur formation.
Il faut aussi changer de méthode concernant la carte des formations qui, telle quelle, enferme les élèves dans leur territoire. Elle doit certes prendre en compte les besoins des territoires, mais ne pas négliger les aspirations des élèves et les réalités de la transformation écologique sur les métiers à venir.
Vous pointez l’insuffisance des annonces d’Elisabeth Borne, quelles sont pour vous les recommandations prioritaires formulées dans votre rapport ?
Au-delà de la suppression du parcours différencié – permettant de restituer des heures d’enseignement supplémentaires – il faut redonner de l’ampleur au cursus. Je propose de mettre en place un bac pro modulable, qui offrirait à certains élèves la possibilité de disposer de quatre ans plutôt que de trois, d’être mieux accompagnés en effectifs réduits sur les savoirs fondamentaux.
Nous devons aussi clarifier l’offre de formation. Aujourd’hui, les “familles de métiers” sont devenues illisibles pour les élèves et les familles, ce qui nourrit l’incompréhension et l’échec. Enfin, il faut ouvrir davantage les passerelles vers les STS, avec de véritables parcours de consolidation partout sur le territoire.
Derrière, c’est aussi un enjeu de gouvernance : le lycée professionnel est pris dans une double tutelle, entre l’Éducation nationale et le ministère du travail. D’un côté, on attend de ce parcours qu’il élève le niveau de qualification et donne aux jeunes les clés de l’émancipation. De l’autre, on lui demande de répondre à court terme aux besoins économiques. Cette contradiction l’empêche d’avancer.
Au-delà de ces mesures d’urgence, quelle vision avez-vous pour la voie professionnelle ?
Je rêve d’un lycée professionnel choisi, et non subi. Où l’orientation se fait en raison d’un projet professionnel, et pas sur la base de notes scolaires. Je rêve d’un lycée pro reconnu à égalité avec les autres bacs, où les jeunes fêtent avec fierté l’obtention d’un bac professionnel, comme un vrai diplôme de réussite et d’émancipation.
Dans ce sens, j’appelle à l’organisation d’une grande conférence nationale sur le lycée professionnel qui permettrait de sortir des réformes improvisées et imposées pour enfin associer les enseignants, les élèves, les familles, les régions et les entreprises. La voie professionnelle, ce sont des talents, des savoir-faire, des jeunes qui veulent apprendre un métier. Il est temps que la République leur donne les moyens de leurs ambitions, une fois les grands discours prononcés.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
