Emmanuelle : Je me permets de remarquer que ça fait un moment que tes élèves sont rentrés, que tu as commencé un cours mais tu n’as toujours pas fait l’appel ? Je me demande si c’est un oubli ou à cause de la caméra, ou si tu fais pas l’appel. Je dis ça car je me suis fait la remarque récemment que pour moi c’est devenu un réflexe : je ne commence rien tant que j’ai pas fait l’appel, c’est devenu un automatisme au fil des ans. En y réfléchissant, je me dis que commencer par l’appel, c’est poser tout de suite le cadre. Dès la première minute, tout le monde sait que le cours a commencé, que je suis là, attentive, et qu’on est en classe, dans un temps d’apprentissage. C’est aussi un gain de temps.
« C’est un rituel qui fait passer du dehors au dedans »
De toutes façons l’appel il faut le faire donc voilà. Alors autant prendre 5 minutes, tout le monde a été nommé et on peut avancer sur le contenu. Quand je commence par l’appel, je donne aussi un signal clair aux élèves : la classe a un début et une fin. C’est un rituel qui fait passer du dehors au dedans. Si c’était un match de foot, ce serait le coup de sifflet (rires). En plus, théoriquement, on doit avoir le cahier d’appel rempli dès le début car il peut tout à fait se passer quelque chose comme une alerte dès le début du cours et tu dois être sûre de qui est là ou pas là. On en a parlé dans une animation péda sur le PPMS et c’est une obligation institutionnelle. Alors autant s’en servir aussi comme une manière de signifier à tout le monde que la journée de classe a commencé.
Pour le faire je suis assise à mon bureau et les élèves savent qu’ils doivent se taire et écouter. Je dis les noms un par un, parfois je peux dire un truc du style « machine, tu n’étais pas là hier ? » ou quoi, et eux ils répondent présents. Ça permet aussi de voir de suite qui n’est pas là et parfois ça peut aussi orienter certaines choses dans la journée. Et comme dans notre école il n’y a pas d’appel cantine, je mets le nom de ceux qui sont absents sur l’ardoise Velléda et un élève l’accroche dehors pour quand la dame de cantine passera dans la matinée. Les « trucs » administratifs étant faits, on peut passer à l’école et aux apprentissages.
« Je commence directement avec une activité d’accroche »
Sonia : Moi tu as vu je commence directement avec une activité d’accroche comme là avec les flascards. Dans l’année il peut y avoir du calcul mental ou la phrase du jour à observer ou autre chose, ça évolue. C’est aussi une forme de rituel, comme toi, mais j’ai choisi plutôt de les mettre direct en activité. Parfois même y’en a qui continuent de déballer leurs affaires alors que je commence le jeu et au bout de quelques minutes, tout le monde raccroche les wagons. On entre comme ça dans une journée de classe. Ma collègue tu sais, elle fait des exercices physiques le matin style yoga. On a tous nos trucs mais moi vraiment je veux que l’on entre en classe par une activité cognitive directe. Je le leur dis d’ailleurs : « Allez, on allume son cerveau ».
Pour moi, la priorité, c’est de mettre les élèves en activité et d’installer le climat de travail. L’appel vient ensuite, s’il vient. Parce qu’en vrai, souvent, je remplis le cahier d’appel à la pause de midi ou même le soir en partant. Je sais que c’est pas ce qu’on nous demande de faire mais une fois que je suis prise dans les séances de classe, ça se peut que ça passe à la trappe. Un peu avant la récré y’a la dame de cantine qui passe chez nous. Elle demande qui mange à la cantine, les élèves lèvent le doigt et elle repart. J’aime pas trop quand ça nous coupe mais bon, au moins j’ai pas ça à m’occuper. A ce moment là par exemple ça m’arrive aussi vite fait de noter une croix pour les absents dans le cahier d’appel oui … mais à bien y réfléchir parce que tu en parles, je crois que le plus souvent je ne fais pas l’appel du tout.
En plus tu sais comment c’est, y’a toujours des trucs qui vont faire que untel est arrivé en retard ou à la récré parce qu’il a un PPRE, untel n’est pas venu le matin parce que je sais pas quoi… bref, au final si je note qui était là sur le cahier d’appel le soir c’est bon je pense. C’est vrai je pense pas trop aux PPMS je t’avoue. Le cahier d’appel c’est surtout selon moi pour avoir une trace de qui était là quel jour pour les trucs genre conflits de garde alternée ou des trucs plus graves a postériori. Mais sur le moment, le jour même, c’est vraiment quelque chose qui ne m’est d’aucun intérêt. C’est sûrement pour cela que je préfère mes flashcards !
Le petit mot du chercheur
Les travaux en pédagogie ont montré l’importance des rituels, surtout aux moments de transition, mais sans hiérarchiser entre une activité de calcul mental ou une activité d’ « appel ». Cette dernière est effectivement une obligation administrative qui incombe à l’enseignant.e et qui revêt son importance. Mais la discussion entre Emmanuelle et Sonia montre que les deux enseignantes ont bricolé avec cette prescription institutionnelle. La première pour en faire un outil de signal du début de ses séances d’apprentissages, la seconde en reléguant sa résolution en dehors du temps élève. Ces choix sont les leurs, ils peuvent dépendre de leurs contextes d’écoles (appel cantine ou pas) mais surtout de leurs conceptions propres de la bonne exécution de leur travail.
Frédéric Grimaud
