Des convulsions économiques et politiques qui menacent, dans bien des pays, en Europe notamment, le pacte social et poussent les nouvelles générations à le réinventer. Comme les révoltés de Nos jours sauvages expérimentant sous nos yeux des moyens de survie de hors-la-loi à la petite semaine et des modes de vie en groupes éphémères, esquisses de solidarités à échelle humaine.
Road movie affranchi et solidaire
Originaire de Kefalonia, élevé loin de la capitale et de ses attraits visibles, le réalisateur s’écarte radicalement des sentiers battus et des représentations convenues. Son road-movie met en scène un drôle d’équipage à bord d’un van traversant des régions rurales abandonnées, faisant escales dans des criques désertes et de vastes forêts. La fiction embarquée réunit en effet Chloé (Daphné Patakia, interprète subtile), fugueuse de 20 ans en rupture de ban, et un groupe de Robins des bois, portés par une utopie généreuse, entre naïveté et radicalité. Avec quelques objectifs louables : contraindre les ‘usuriers’ à rendre le produit de leur ‘vol’ à leurs (modestes) propriétaires et améliorer en chemin le quotidien des plus pauvres.
Ainsi Vasilis Kekatos décide-t-il de focaliser notre regard sur le désenchantement et l’ébauche d’association et d’entraide chez des enfants perdus de la crise grecque.
Un geste artistique dont il revendique la portée politique.
Chloé, les garçons et les filles de son âge : altérité et liberté
Avec Chloé en figure de proue d’une fiction foutraque et fougueuse. Soit une jeune fille sans projet ni ancrage, se baladant sur le port avec ses amies et revendant en douce des produits de maquillage qu’elle vient de piquer dans le petit supermarché du coin. De retour à la maison, le repas dégénère, la sœur, employée du magasin en question, lui reproche le vol commis et le frère, violent et machiste, veut l’obliger à accepter un petit boulot sous-payé. Chloé claque la porte, cherche en vain refuge chez une copine, erre dans la nuit sans but.
Bientôt prise au piège d’un conducteur empressé, faussement attentionné, vrai prédateur sexuel, enfermée dans le véhicule de son kidnappeur, elle échappe au viol, sauvée in extremis lors de l’arrêt à une station-service par l’assaut d’une petite bande à l’offensive. Quelques filles et garçons alertés par ses cris délivrent la prisonnière en brisant la vitre de la voiture. Chloé est libre. Elle ne le sait pas encore.
La vraie vie peut commencer.
Le cinéaste nous fait vivre, souvent en gros plans et en caméra portée, l’expérience singulière de sa jeune héroïne, sans la lâcher d’une semelle. Il reste dans ses pas hésitants, épouse les mouvements contradictoires des sensations et des sentiments inédits qui émergent au sein d’une ‘famille’ élective, jusqu’à explorer les flux et les reflux de son besoin d’émancipation. Nos jours sauvages, avec âpreté et souffle, figure l’espoir en gestation d’un collectif de jeunes inventant, dans le mouvement et l’action, des rites et des valeurs à partager. Le rêve de réparer un monde rendu inhabitable par leurs aînés. En résonance avec la propre jeunesse du réalisateur, lequel se définit comme ‘un enfant de la crise’ [Vasilis Kekatos a 17 ans en 20O8 au moment de la faillite de la banque américaine Lehman Brothers].
Donner à voir un autre visage de la Grèce et de sa jeunesse
Parmi les pays européens touchés par l’onde de choc de cette crise financière et de ses prolongements politiques, la Grèce et nombre de ses citoyens, les jeunes en première ligne, subissent encore aujourd’hui les effets ravageurs de la paupérisation.
C’est à cette génération que s’attache Vasilis Kekatos, une génération ‘pleine d’envies, de rébellions’, avide d’entrer dans ‘l’immense paysage des possibilités’ à venir, comme il la définit lui-même. Comme si les protagonistes de Nos jours sauvages pouvaient contribuer avec les moyens du bord (et la transcendance du cinéma) à rendre notre monde à nouveau désirable et hospitalier.
Un cinéma à l’énergie fougueuse
Et les pulsions violentes, les moments festifs, les plages de sensualité et de tendresse irriguent Nos jours sauvages, jusqu’à déborder du cadre. Les chansons entonnées en chœur dans le van, l’alternance entre les ambiances bruyantes des bals et des fêtes foraines aux couleurs chatoyantes et les silences envahis par le bruissement du vent dans les arbres traversés des douces lumières du soleil déclinant, modulées par les accents lyriques de la partition originale de musique électronique (Kostis Maraveyas, musicien) composent un tissu sonore et une atmosphère visuelle (Yorgos Valsamis, directeur de la photographie) en osmose avec les embardées et les fulgurances d’une aventure au devenir incertain.
La folle énergie de ces filles et de ces garçons affranchis de la règle commune, adeptes occasionnels de méthodes peu recommandables, leur capacité de résistance collective à toutes les formes d’oppression et d’injustice ne laissent pas indifférents, même si nous ne savons pas de quoi leurs lendemains seront faits.
Dans l’outrance et la démesure parfois, dans la générosité et l’humanité en tout cas, Nos jours sauvages de Vasilis Kekatos donne envie d’accompagner amoureusement Chloé (et les autres) sur le chemin, difficile, intense, d’une émancipation.
Samra Bonvoisin
Nos jours sauvages, film de Vasilis Kekatos -avec Daphné Patakia, Nikolakis Zengkinoglou, Stavros Tsoumanis, Popi Semerlioglou-sortie le 8 octobre 2025
*A propos du film de Costa Gavras, Adults in the room [Le Café pédagogique du 13 novembre 2019] autour de la crise financière et politique en Grèce et de l’intervention de l’UE en 2015 :
Le film de la semaine : « Adults in the room » de Costa-Gavras
