Ce nouveau projet éditorial prend tout son sens dans la perspective défendue par l’auteur depuis quelques années. Il s’agit de rompre avec une vision réductrice, focalisée sur l’enseignant — à l’image de l’“effet maître” étudié par Pascal Bressoux — afin de considérer la réussite scolaire comme une construction collective.
Un mythe tenace
La première partie de l’ouvrage revient sur les origines du “prof héros”, souvent associées aux “hussards noirs de la République” évoqués par Charles Péguy dans L’Argent (1913). Jérémie Fontanieu montre avec précision que cette formule, en réalité tronquée, a donné lieu à un immense malentendu qui s’est pourtant imposé dans la mémoire collective.
Cette lecture biaisée a trouvé un écho durable dans la littérature (Pagnol, Ernest Pérochon, Léon Frapié) et dans la production audiovisuelle (Les Héritiers, Les Choristes, etc.), contribuant à entretenir et à adapter le mythe aux nouveaux contextes politiques, sociaux et culturels du XXe siècle.
Un idéal qui pèse sur le métier
Les deuxième et troisième parties analysent plus particulièrement les conséquences de ce mythe qui véhicule un “idéal funeste”. Jérémie Fontanieu montre combien cela s’est traduit par des attentes intenables pour les enseignants, condamnés à incarner à la fois l’autorité, la transmission et l’abnégation.
En parallèle, il revisite certaines références longtemps sacralisées, comme le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire de Ferdinand Buisson, dont certains articles — notamment celui sur la discipline scolaire — révèlent des conceptions aujourd’hui largement dépassées.
Une statue à déboulonner… mais après ?
En déconstruisant la figure du “prof héros”, Jérémie Fontanieu invite à regarder autrement l’histoire scolaire. Il rappelle d’ailleurs avec justesse qu’ “on n’imagine pas à quel point nos pratiques sont imprégnées par le mythe du prof héroïque : de notre façon de préparer les cours à celle de les mener, de notre gestion de classe à la manière de s’adresser à chaque élève, de la façon d’évaluer à la fonction même que remplissent ces évaluations à nos yeux.”
Reste une interrogation à l’issue de la lecture de cet ouvrage : faut-il vraiment tout jeter dans cet héritage ? Ce mythe a en effet aussi contribué, durant plusieurs décennies, à donner prestige et respect à la fonction enseignante. La crise actuelle de l’école ne s’explique-t-elle pas davantage, comme le suggère François Dubet, par le “déclin de l’institution” ou par les tensions liées à la démocratisation scolaire, plutôt que par des statues que le temps a rendu trop lisses ?
La principale force du livre réside peut-être d’ailleurs dans cette réflexion en creux au fil de la démonstration : en mettant à distance cette figure éculée, il nous oblige à poser la question centrale : qu’est-ce qu’être enseignant en 2025 ?
Mickaël Bertrand
Jérémie Fontanieu, Le mythe du prof héros, Les Liens qui Libèrent, 2025 (160 pages, 16 euros).
A lire sur le site du Café Pédagogique
“Réconciliations : pour créer du lien avec les parents” (décembre 2023)
