C’est de là qu’est née l’idée d’une activité en deux temps. D’abord, une exploration guidée du Jikji, ce recueil de prières bouddhiques coréen imprimé avec des caractères métalliques mobiles en 1377, soit près de soixante-dix ans avant la première Bible de Gutenberg — étude rendue possible grâce aux ressources numériques de la BnF[1]. Puis, une mise en perspective de cette œuvre avec l’imprimerie européenne du XVe siècle, destinée à mettre en relief ses répercussions sur la société, qui tranchent avec les conséquences limitées qu’eut le Jikji pour la Corée et, plus largement, pour l’Extrême-Orient.
Faire naître la curiosité : enquêter sur l’imprimerie avant Gutenberg
En travaillant à partir des documents proposés par la BnF, qui a consacré en 2023 une exposition sur l’Europe de Gutenberg au sein de laquelle fut présenté le Jikji, les élèves sont amenés à enquêter sur les tenants et aboutissants de « l’invention » de l’imprimerie, en réalité un long processus d’expérimentation dont le développement des caractères métalliques ne fut que le dernier chaînon — et dont la quasi-simultanéité entre l’Asie et l’Europe a de quoi étonner.
Cette première partie invite à réfléchir à la construction du savoir historique à l’aide de sources numériques, mais aussi à décentrer notre regard eurocentré sur les inventions, que notre enseignement de l’histoire tend trop souvent à tenir pour acquises et véritables. Pour les élèves, c’est donc une étape qui peut susciter de la curiosité pour une époque méconnue de l’histoire, d’autant plus qu’elle les conduit vers l’Asie.
De l’invention à la diffusion : comparer deux mondes de l’imprimé
La deuxième partie de l’activité, plus classique dans sa forme — construction d’une argumentation à partir de documents —, vise à amener les élèves à penser la différence entre une « simple » innovation technique et la révolution culturelle et sociale qu’elle peut engendrer. En mettant en relation la réception du Jikji coréen avec celle des premiers ouvrages imprimés par Gutenberg, les élèves peuvent percevoir que le second, à la différence du premier, connaît une postérité colossale dans la société européenne.
Cela passe d’abord par les ateliers d’imprimeurs, qui s’approprient l’innovation des caractères métalliques mobiles et la diffusent, d’abord dans le Saint-Empire, puis en Italie, en France, et à terme sur l’ensemble du continent. L’organisation de ces ateliers, véritables petites usines où chaque ouvrier est assigné à une tâche précise, montre que l’invention est rapidement rationalisée comme un véritable processus de production. Elle conduit aussi à évoquer d’autres innovations cruciales que Gutenberg a contribué à diffuser : encre de meilleure qualité, papier végétal, presse à vis…
En outre, comment ne pas évoquer le monde des humanistes et la Réforme — deux thèmes que les élèves ont déjà abordés dans le programme d’histoire en Seconde ? Ces phénomènes se conjuguent avec l’imprimerie et en profitent autant qu’ils en dynamisent les réseaux naissants. L’élargissement du public, enfin, est à souligner, visible à la fois dans l’accroissement exponentiel du nombre de livres en circulation de la fin du XVe siècle au XVIIIe siècle et dans l’augmentation du nombre de titres imprimés en langue vernaculaire par rapport au latin.
L’imprimé comme moteur de transformation
Un dernier temps de reprise doit permettre à l’enseignant de conceptualiser les phénomènes observés précédemment. Comment ne pas évoquer, d’abord, l’ouvrage central d’Elizabeth Eisenstein, La Révolution de l’imprimé à l’aube de l’Europe moderne (1983)[2] ? Ses thèses permettent de mieux saisir le bouleversement qu’a incarné l’imprimerie dans les structures sociales européennes, à la différence de l’exemple asiatique. Eisenstein décrit notamment la stabilisation du savoir et la meilleure transmission des connaissances d’une génération à l’autre qu’a permises la démultiplication des exemplaires de livres. Outre la diffusion des idées, l’imprimerie européenne a surtout accéléré l’apparition d’un véritable espace public de discussion et d’échange commun aux communautés intellectuelles du continent. L’imprimé devient, selon ses mots, un « agent du changement », un catalyseur qui restructure la manière dont les hommes pensent, communiquent et organisent la société.
Cette approche trouve un écho chez Marshall McLuhan, qui, dans La Galaxie Gutenberg (1962)[3], analyse la manière dont le passage d’une culture manuscrite à une culture typographique a profondément influencé la perception du monde occidental. Avec le temps, l’imprimé aurait transformé la façon dont les individus pensent et voient le monde. Une réflexion « cognitive », donc, car selon McLuhan, tout médium de l’information agit sur la manière dont l’être humain perçoit le réel. L’imprimé, en imposant la linéarité stricte du texte, aurait ainsi contribué à façonner un mode de pensée plus logique, analytique et individualisé : un « homme typographique » dont la pensée suit le rythme régulier de la page imprimée.
Ce basculement profond invite à une mise en perspective avec le jalon suivant du programme, consacré aux révolutions que furent les inventions de la radio et de la télévision. L’imprimé avait façonné un monde de lecteurs ; la radio et la télévision inaugurent l’ère de l’audiovisuel, où la parole et l’image reprennent le dessus. McLuhan parle d’ailleurs d’un passage de la « galaxie Gutenberg » à la « galaxie Marconi », du nom de l’inventeur italien de la radio : un nouvel univers sensoriel où l’immédiateté et la simultanéité laissent une plus grande place à l’émotion, aux dépens de la distance critique permise par la linéarité du texte.
Évoquer ce parallèle permet, avec les élèves, de réfléchir à ce que chaque médium fait à notre manière de connaître et de croire. Au-delà d’une révolution technique, une véritable révolution perceptive…
Corentin Huneau
[1] « Le « Jikji », un trésor de l’imprimerie », BnF : https://www.bnf.fr/fr/le-jikji-un-tresor-de-limprimerie, consulté le 7 octobre 2025.
[2] Version abrégée de The Printing Press as an Agent of Change : Communications and Cultural Transformations in Early Modern Europe, Cambridge University Press, 1979, 2 vols. Paru en français en 1991 aux éditions La Découverte sous le titre cité.
[3] The Gutenberg Galaxy : The Making of Typographic Man, University of Toronto Press, 1962.
