Les jeunes et l’alcool
Si l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) constate une baisse de la consommation d’alcool chez les jeunes, les épisodes d’alcoolisations massives ponctuelles, connus sous le nom de binge-drinking, eux ne diminuent pas. En 2022 près de 40% des jeunes de 17 ans, et 15 % des élèves de 4ème et 3ème, déclaraient avoir connu un épisode de ce type. Le problème est donc loin d’être résolu, d’autant qu’on entretient, explique Camille Emmanuelle, un « rapport troublé à l’alcool en France », où l’ « on se définit rarement comme alcoolique mais plutôt comme ‘‘jouisseur’’ et ‘‘bonne vivante’’ », et où l’on apprend dès le plus jeune âge à associer la convivialité à l’alcool.
D’ailleurs, alors que la consommation et la vente d’alcool sont interdites avant 18 ans, « dans les faits, beaucoup y accèdent bien avant », parfois d’ailleurs dans un cadre festif familial. Elles sont aussi encouragées par les alcooliers qui « savent que plus on accroche un consommateur jeune, plus il a de chances de rester fidèle toute sa vie ». Et les marques savent très bien investir « les festivals, les événements sportifs, les réseaux sociaux (souvent de manière déguisée) » ; ou proposer des produits séduisants, sucrés, colorés, qui rendent l’alcool « cool ».
Les effets cool…
Alors, que faire ? Comment aborder efficacement le problème ? « Première règle, ne pas le considérer comme un tabou », prône l’autrice. Et pour ce faire, au lieu de ne parler que des dangers de l’alcool, mieux vaut commencer par essayer « de connaitre et reconnaitre » les effets positifs que l’on associe à sa consommation. Ils sont trompeurs, mais ils sont réels. Les nier, c’est parler faux. Les admettre, c’est se donner, en revanche, la possibilité de mieux les réfuter. L’autrice n’hésite pas, d’ailleurs, à évoquer avec beaucoup de franchise les difficultés qu’elle a elle-même rencontrées pour maitriser son rapport à l’alcool.
Donc, pourquoi trouve-t-on que « l’alcool, c’est cool » ? Quels effets positifs pense-t-on y trouver ? L’autrice en liste un certain nombre qui parleront particulièrement aux adolescent·es. Premier « effet cool », l’alcool désinhibe, « facilite la parole, la prise d’initiative et la drague ». Il remplit aussi « une fonction d’appartenance, de reconnaissance », et donne l’impression « qu’on est des grands », en associant « le fait de boire à la liberté, à la joie, à l’intégration sociale », à la fête. Enfin, altérant la perception, il rend tout plus beau et aide temporairement à oublier les difficultés. Autant de facteurs de risques à un âge où l’on manque souvent de confiance en soi, d’assurance, où l’on est tant soumis au regard des autres et en quête de reconnaissance, y compris par des rituels de transgression.
… Vs les effets pas cool du tout
Mais tous ces effets, même s’ils sont réels, rappelle l’autrice, ne sont que temporaires, et risquent de devenir des béquilles dangereuses dont on ne peut se passer. Or l’alcool a un effet toxique bien plus fort lorsqu’on est jeune. Les risques physiques immédiats, les jeunes les connaissent (du vomissement, au coma éthylique dans le pire des cas), mais iels ignorent souvent que la consommation d’alcool nuit aussi au développement de certaines zones du « cerveau, qui n’est pas encore mature à l’adolescence ». C’est surtout lui « qui trinque quand on enchaine les cuites », explique l’autrice, et plus on commence tôt, plus les dommages sont importants, et plus s’installe « une spirale neurobiologique et émotionnelle » qui finit par entretenir ce que « l’on voulait fuir ».
L’ouvrage alerte également sur les « risques comportementaux et interpersonnels » liés à l’alcool : les bagarres, les accidents de voiture, les noyades… Mais aussi les rapports sexuels non protégés et les violences sexuelles : un sujet sur lequel il est essentiel de lever les tabous. L’autrice, spécialisée sur les questions de sexualité et de féminisme, rappelle qu’une vaste enquête a pu évaluer que « dans 50 à 75 % à des cas de violences sexuelles, l’auteur ou la victime avaient consommé de l’alcool » ; constat qu’elle accompagne de cette percutante citation du président de la Mildeca (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives), Nicolas Brisse : « On parle souvent du GHB, mais la première drogue du violeur en France, c’est l’alcool ». Il ne faut jamais l’oublier : « quand une personne a trop bu, elle n’est pas en état de donner un vrai consentement », et sous l’effet de l’alcool « un oui peut devenir flou, ou même inexistant ». A réfléchir aussi dans le cadre de l’EVARS qui fait de l’éducation au principe de consentement un de ses axes principaux.
Documenté, mais accessible, et souvent drôle – car l’autrice ne s’épargne pas elle-même – l’ouvrage par sa justesse de ton, remplit avec succès son objectif. « On n’est pas là pour juger, mais pour réfléchir » conclut Camille Emmanuelle. C’est ainsi qu’on pourra, aussi, engager le dialogue avec les élèves.
Claire Berest
Alcool : avons-nous un problème ?, Camille Emmanuelle. Editions de La Martinière – Collection ALT.
« Santé mentale : parlons-en ! ». Article à retrouver sur le site du Café pédagogique.
