Séisme intime et découverte politique, en cinémascope
Le réalisateur filme à rebours des images spectaculaires diffusées à tout-va par les chaînes d’information en continu en 2018 ; il ne s’en tient pas davantage aux visions documentaires – étayées par des témoignages des participants et des séquences de mobilisations captées par les petites caméras des téléphones mobiles – lesquelles mettent en relief avancées et reculs, manifestations ‘non autorisées’, revendications hors des instances habituelles de représentation, affrontements avec les forces de l’ordre et confrontations avec l’Etat. Thomas Kruithof choisit la fiction en format scope, le prisme de l’intime (et de l’émancipation féminine en particulier) au cœur d’une grande contestation sociale rarement traitée au cinéma.
Nous croyons connaître l’issue de cette révolte collective, partie d’une colère spontanée contre la taxe sur le gazoil, élargie en une mobilisation populaire pleine de contradictions, d’ambivalences et d’espoirs de changement, jusqu’à l’impasse politique. Pourtant, Les Braises de Thomas Kruitof nous immerge au plus près d’un amour en crise et de bouleversements intérieurs en cours, au fil d’un suspense prenant. La fiction dramatique focalise notre regard sur l’aventure tumultueuse de Karine et de Jimmy, transformés, l’une et l’autre, par ‘l’irruption violente de la politique et de l’engagement dans leur vie personnelle’, au diapason de l’objectif assumé du cinéaste. Un pari risqué. Gagné haut la main.
Une plongée empathique sans préliminaires
Le cinéaste ne perd pas de temps. Il nous embarque tout de suite aux côtés de Karine (Virginie Efira, visage franc, corps délié, jeu exceptionnel de justesse et d’intensité), ouvrière dans une entreprise de transformation agro-alimentaire ; elle s’impose sur la chaîne de fabrication au milieu de ses collègues. Ni leader ni figure de proue, juste une personne humaine vigilante sur les conditions de travail, dotée à la fois d’un franc-parler et d’un sens de l’équipe immédiatement perceptibles. Courant après le temps, la voici dans une grande maison toujours en travaux auprès de Jimmy (Arieh Worthalter, interprète puissant, tout en finesse), son mari depuis vingt ans. Après le dîner avec les adolescents Enzo (17 ans) et Anaïs (15 ans), et la cigarette fumée sur le perron, elle retrouve l’homme aimé pour une étreinte sur la couchette du camion. Un rendez-vous visiblement régulier, saisi dans la sensualité, la complicité et la chaleur de la nuit, au plus près des corps et des visages qui s’accordent et des bouches qui se touchent ou des lèvres qui chuchotent.
Le camion, c’est celui de Jimmy, transporteur routier, gérant d’une petite entreprise difficilement bénéficiaire et pour laquelle il est prêt à mettre sa vie en danger afin d’en garder le contrôle financier sans être ‘avalé’ par une société plus importante et …anonyme.
Karine, pour sa part, à la première alerte sur les réseaux sociaux, rejoint le rond-point le plus proche pour s’associer à la protestation contre l’augmentation du prix de l’essence. Dès le samedi, dans un élan qui a la force de l’évidence, gilet jaune sur le dos, elle découvre avec plaisir toutes ces inconnues (et quelques inconnus) avec qui la familiarité et la solidarité s’installent promptement.
Mises à l’épreuve, couple en crise, singularités des expériences
Appuyé sur un travail approfondi d’écriture avec Jean-Baptiste Delafon, coscénariste, nourri par des rencontres avec de nombreux participants au mouvement dans plusieurs régions de France, enrichi avec les comédiens au fil du tournage, le récit, très structuré, suggère des faits marquants et des épisodes saillants : des braseros allumés sur les ronds-points pour se tenir chaud aux cabanes parties en fumée, de la préfecture incendiée suivie par la visite éclair d’Emmanuel Macron sur les lieux avec la vaine tentative de quelques Gilets Jaunes pour entrer en communication avec le Président assis à l’arrière d’un véhicule du cortège officiel jusqu’à la montée à Paris et l’assaut du Pouvoir aux grilles de l’Elysée sans compter les manifestations en nombre et en masse, le crescendo de violences, en particulier policières, après un fugitif espoir de fraternisation, les blessures graves, les arrestations…y compris préventives…jusqu’à l’essoufflement du mouvement et à son extinction apparente.
La mise en scène privilégie cependant l’expérience personnelle vécue par Karine et la façon dont elle s’y engage, son enthousiasme communicatif, sa soif grandissante de solidarité au contact des autres, décuplée par le souffle de liberté transmis par les participants au mouvement. Nous la voyons aussi dans l’incompréhension du fonctionnement de la justice : partie pour porter plainte contre des policiers après une blessure provoquée par une charge, elle se retrouve au tribunal accusée de rébellion et injures à agent de la force publique…Nous ne dirons presque rien d’une autre arrestation qui donne la mesure, bouleversante, de l’ampleur de son déchirement intérieur.
La caméra se concentre alors sur le visage impassible de Karine, silence prolongé et regard tourné vers nous, tandis que, par un montage parallèle, nous suivons la course folle de Jimmy filant à toute allure vers Paris à bord de son camion, tantôt en plans larges surplombant le véhicule traçant sur l’autoroute, tantôt en cadrage serré du profil inquiet du conducteur ; ce dernier une fois arrivé, cherche sa femme, au milieu des manifestants et du chaos ambiant, sans parvenir à la retrouver.
Des vécus différents, l’espoir fragile d’un amour possible
Ainsi le cinéaste maintient-il jusqu’au bout le suspense et la tension sur le devenir de Jimmy et de Karine ensemble. Leur amour survivra-t-il à une telle expérience ? Une hypothèse d’autant plus fragile que nous voyons la distance se creuser entre eux. Nous comprenons les raisons qui poussent Jimmy, de par son métier et son esprit d’indépendance, à ne pas partager l’engagement dans la lutte collective, la fougue énergique et l’aspiration à la liberté et au changement social de Karine.
Même si la figure féminine s’affranchit dès sa première apparition à l’écran de toute soumission au ‘patriarcat’ dans le couple, Jimmy, grâce à son élan de rapprochement et à son désir d’échange, dans un mûrissement subtilement amené, pourra-t-il aimer, autrement, cette femme métamorphosée par sa première expérience politique ?
Film formidable au parti-pris percutant, Les Braises nous invite à ne pas jeter les Gilets Jaunes aux orties. Et Thomas Kruithof nous offre, en un geste artistique salutaire, une fiction humaniste et généreuse, sans démagogie ni populisme.
Samra Bonvoisin
Les Braises, film de Thomas Kruithof-sortie le 5 novembre 2025
