Aucune œuvre, aucun thème, aucun repère clair
En juin dernier, j’écrivais ici même mon désarroi face à la nouvelle épreuve d’arts du CRPE. Un arrêté paru en avril 2025, des sujets zéro en juin, et pourtant… aucune œuvre, aucun thème, aucun repère clair pour orienter la préparation des candidats.
Alors, depuis l’été, formateurs et étudiants ont travaillé sans relâche. Des heures de synthèse pour reconstituer les grands repères de l’histoire de la musique, de l’Antiquité à nos jours, rien moins ! Des modules transversaux sur les grandes périodes, les fonctions de la musique, les paramètres du son, les postures du musicien, les liens entre art et société.
Des fiches, des séquences, des frises, des cours express pour aider les étudiants à se construire une véritable culture musicale générale comme souhaité par le Ministère.
Revirement express et total, en plein premier semestre universitaire
Et soudain, tout ce travail patient se retrouve balayé par une ligne de texte : un thème annoncé, une période fixée, un corpus verrouillé. Du jour au lendemain, l’horizon de la culture artistique s’est rétréci à la fenêtre du Romantisme.
Sans annonce officielle ni communiqué, des thèmes sont apparus pour chacune des trois épreuves artistiques (éducation musicale, arts plastiques, histoire des arts), et des œuvres au programme ont été publiées pour la musique. Oui, des écoutes ! Celles-là mêmes qui avaient été « oubliées » quelques mois plus tôt.
Les maquettes de formation ? À revoir. Les TD ? À repenser et à refaire. Les sujets blancs ? À réécrire. Et tout cela, sans un mot d’explication de la part du ministère, sans une seule transmission dans les INSPE.
Qui a appuyé sur « reset » ?
Alors, que s’est-il passé ? Deux hypothèses. La première : certains IPR auraient fait remonter aux inspecteurs généraux l’impossibilité de faire passer l’épreuve telle qu’elle avait été présentée dans l’arrêté d’avril et les sujets zéro. Un baroud de lucidité, en somme.
La seconde, plus probable : la rédaction concrète des sujets du CRPE 2026 a tout simplement montré qu’il était impossible de concevoir une épreuve d’art sans thème ni corpus d’œuvres. Comment demander à un candidat d’analyser, de situer, de relier, sans point d’appui ? En voulant offrir une liberté totale et sous prétexte d’une « culture artistique large », on avait oublié une règle de base : en art, la liberté n’existe que dans un cadre. Et une épreuve d’arts sans repères au CRPE, c’est tout sauf une épreuve de concours : c’est une loterie.
Un manque d’anticipation… ou de respect ?
Mieux vaut tard que jamais, bien sûr. Mais difficile de ne pas y voir un manque d’anticipation flagrant. Et pour tout dire, un manque de respect : pour les candidats, qu’on plonge dans le stress et l’incertitude ; pour les formateurs, qui doivent tout repenser en urgence ; pour les institutions universitaires et les préparations au CRPE, sommées de s’adapter.
Le premier thème annoncé en musique donne le ton : « L’expression de la subjectivité à l’époque romantique » avec Schubert, Berlioz et Chopin en œuvres repères. Un corpus certes prestigieux, mais d’une difficulté redoutable pour des candidats de licence 3 sans formation musicale. On leur demande soudain d’analyser un lied, une symphonie à programme alors qu’ils n’ont souvent jamais étudié ni le vocabulaire, ni les formes, ni les codes de ce répertoire.
Cette ambition affichée d’« élever le niveau » pourrait être louable, à la fin de la future licence PE durant laquelle sera délivrée une formation adaptée et progressive. Mais dans le contexte actuel, c’est une injonction irréaliste. La musique romantique suppose un minimum de bagage pour être comprise. L’imposer comme porte d’entrée à l’éducation musicale, c’est risquer de décourager les non-initiés et d’éloigner encore un peu plus la musique des futurs professeurs des écoles.
Une atteinte à notre subjectivité ?
Quelle que soit l’intensité de notre spleen pédagogique, nous allons évidemment nous adapter, comme toujours. Repenser la progression des modules, intégrer les nouveaux thèmes, reconstruire des repères pour les étudiants. Mais il faut le dire : ce genre de revirement en pleine année laisse des traces. Parce que derrière les arrêtés ministériels qui surviennent à l’improviste, il y a des enseignants, des étudiants, des formateurs qui tous, s’efforcent de faire ce que le ministère de l’Éducation nationale semble avoir oublié : travailler sérieusement.
Julie Hyvert
Le silence de la musique au concours de professeurs des écoles
