Il l’invite également à relire Jules Ferry : « Nous voulons des éducateurs ! Est-ce là être trop ambitieux ? Non. Et je n’en veux pour preuve que la direction actuelle de la pédagogie, que les méthodes qui consistent, non plus à dicter comme un arrêt la règle à l’enfant, mais à la lui faire trouver ».
Gabriel Attal a déclaré le 8 novembre sur « Le FigaroTV » : « Ces dernières années, ces dernières décennies, on a laissé dans une forme de pédagogisme s’installer l’idée qu’il y a une relation d’égal à égal entre l’enseignant et ses élèves. Il n’y a pas de relation d’égal à égal entre l’enseignant et ses élèves. Parce qu’en fait il y a celui qui sait et celui qui apprend. Et donc évidemment que celui qui sait a une autorité par son savoir sur celui qui apprend ».
Par de là le flou de la périodisation (« ces dernières années, ces dernières décennies ») et le flou de la référence (« une forme de pédagogisme »), on peut se demander quels sont ces enseignants qui se situeraient dans une relation effective « d’égal à égal » avec leurs élèves. Et aussi quel est ce « on » qui a laissé s’installer cette « idée ».
Le « pédagogisme » mis en cause : occultation ou méconnaissance d’une tradition républicaine ?
Mais ce n’est pas ce qui est le plus important. En fait, sous couvert de mise en cause d’« une forme de pédagogisme », c’est l’occultation (ou la méconnaissance) d’une grande tradition républicaine portée par en particulier les deux grands fondateurs de l’Ecole républicaine en France, à savoir Jules Ferry (son initiateur) et Ferdinand Buisson (son véritable maître d’oeuvre), qui fait problème. Compte tenu de la nécessité d’apporter quelques « pièces à conviction » essentielles dans un débat quelque peu passionné, on se permettra de longues citations ad hoc.
« C’est ce qui distingue l’éducation du dressage : l’une développe des dispositions naturelles, l’autre n’obtient que des résultats apparents à l’aide de procédés mécanique »
Ferdinand Buisson (nommé par Jules Ferry à la tête de la Direction de l’école primaire où il restera dix-sept ans), met en valeur que la bonne méthode « c’est celle qui dit au maître, il faut vous faire aider dans votre tâche. Par qui ? Par l’élève lui-même. C’est votre collaborateur le plus efficace. Faites en sorte qu’il ne subisse pas l’instruction, mais qu’il y prenne une part active […]. C’est ce qui distingue l’éducation du dressage : l’une développe des dispositions naturelles, l’autre n’obtient que des résultats apparents à l’aide de procédés mécanique ». Et cela d’autant plus, ajoute Ferdinand Buisson, que le but de l’éducation républicaine est « le gouvernement de soi », le « pouvoir de se diriger soi-même » (conférence de Ferdinand Buisson aux instituteurs délégués à l’Exposition universelle de 1878)
Et ce « parti pris républicain » restera une constante très présente et vive pour Ferdinand Buisson, des années encore après son long passage à la Direction des écoles primaires. « Le premier devoir d’une République est de faire des républicains […]. Pour faire un républicain, il faut prendre l’être humain si petit et si humble qu’il soit et lui donner l’idée qu’il peut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne, que c’est à lui de chercher la vérité et non pas à la recevoir toute faite d’un maître, d’un directeur, d’un chef quel qu’il soit, temporel ou spirituel ».
«Pour arriver à juger par soi-même d’après la raison, il faut un long et minutieux apprentissage […] Et si vous voulez faire un esprit libre, qui est-ce qui doit s’en charger sinon un autre esprit libre ? Et comment celui-ci formera-t-il celui-là ? Il lui apprendra la liberté en la lui faisant pratiquer […]. Il n’y a pas d’éducation libérale si l’on ne met pas l’intelligence en face d’affirmations diverses, d’opinions contraires, en présence du pour et du contre, en lui disant : Compare et choisis toi-même ! » ( discours de Ferdinand Buisson au congrès de 1903 du parti radical).
« Nous voulons des éducateurs », Jules Ferry
Décidément, Gabriel Attal devrait revisiter les grands fondateurs de l’Ecole républicaine s’il veut être à la hauteur du problème (républicain), et à leur hauteur. Et s’il cherche de vraies « autorités » qui pourraient lui indiquer le chemin pour être enfin républicain. Dont Jules Ferry, même s’il est moins explicite que Ferdinand Buisson en la matière. Mais on trouve chez lui aussi des « perles qui défrisent ».
« Nous voulons des éducateurs ! Est-ce là être trop ambitieux ? Non. Et je n’en veux pour preuve que la direction actuelle de la pédagogie, que les méthodes qui consistent, non plus à dicter comme un arrêt la règle à l’enfant, mais à la lui faire trouver ; qui se proposent avant tout d’exciter la spontanéité de l’enfant, pour en diriger le développement normal au lieu de l’emprisonner dans des règles toutes faites auxquelles il n’entend rien […]. Ces méthodes ne sont praticables qu’à une condition : à savoir que le maître, le professeur, entre en communication intime et constante avec l’élève » (Discours de Jules Ferry au Congrès pédagogique des inspecteurs primaires du 2 avril 1880).
Ce n’est nullement une lubie pour Jules Ferry, tant s’en faut : il reprend cette attitude pour ce qui concerne la gestion du monde enseignant lui-même (et ce devrait être une leçon pour nombre de ministres de l’Education nationale) : « La bureaucratie peut beaucoup en ce pays de France, mais elle ne peut pas faire la réforme de l’esprit […]. De même que la pédagogie nouvelle est fondée sur cette pensée qu’il importe bien plus de faire trouver à l’enfant le principe ou la règle que de lui donner tout faits, de même l’administration de l’instruction publique doit s’occuper essentiellement de susciter l’énergie des maîtres et mettre partout en jeu leur initiative et leur responsabilité. Voilà pourquoi nous faisons appel aux maîtres et nous voulons les consulter. C’est une espèce de self-government de l’enseignement public » (intervention citée dans le « Nouveau dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire » publié en 1911).
Claude Lelièvre
