Marion : Oui vous faites comme la plupart des écoles, je sais. Les élèves arrivent dans la cour et ils sont surveillés par les profs. Ouais. Ben nous on a changé ça et maintenant les élèves entrent seuls dans l’école, ils traversent la cours et ils vont direct en classe à 8h20. Bien sûr c’est possible parce qu’on a mis en place une organisation interne qui le permet mais tu vas voir ça a plein d’avantages. D’abord on a un concierge au portail et ça je sais que c’est pas toutes les écoles. Donc au début c’était pratique mais maintenant parfois il va à la maternelle ou il n’est pas là et ça se gère quand même.
Là on a un genre de temps calme dès le matin
En fait on a choisi que les élèves soient autonomes sur le trajet du portail à leurs salles de classe. Notre configuration c’est que les cycles 2 sont à l’étage avec l’ULIS et les cycles 3 au rez-de chaussée, et les classes du bas ont toutes une porte qui donne dans la cour. Donc en vrai on a toutes un œil sur les élèves. Mais ils arrivent seuls. Les parents les laissent au portail et les élèves vont dans leurs classes où ils s’installent entre disons 8h20 et 8h30/35 ; Ca fait un quart d’heure d’arrivée échelonnée et ça a plein d’avantages. Déjà on n’a plus ce temps de latence dans la cour où ils s’excitent et après tu les récupères en classe à 8h30 ils sont déjà remontés. Là on a un genre de temps calme dès le matin. Moi ça me permet d’installer deux ou trois trucs dans la classe aussi.
« Ça fluidifie la circulation dans les couloirs »
Et puis on a plus tous les parents qui avant nous appelaient au portail pour nous dire des trucs. S’il y a un quelque chose de fondamental bon ils peuvent le dire au concierge mais surtout ils peuvent l’écrire dans le cahier de liaison, l’enfant me l’apporte et moi si besoin je rappelle le parent à la récré ou à midi. Reconnais que c’est deux gros avantages.
Par ailleurs, ça fluidifie la circulation dans les couloirs. Vous j’imagine vous vous mettez en rang et vous traversez les couloirs en file. Mais en vrai ça aussi ça génère du bruit et de l’agitation. Là ils arrivent au compte goute et on n’a plus ce sentiment de brouhaha dans les couloirs à 8h30 où il te faut encore 5 bonnes minutes voire plus pour emmener tes élèves dans la classe. Puis après ils refont du bazar en accrochant leurs manteaux et enfin tu as encore de longues minutes de bazar pour entrer en même temps en classe et s’installer.
Ils sentent qu’on les considère comme capables et responsables
Moi à 8h30 quand ça sonne, j’ai quelques retardataires mais l’essentiel de mes élèves sont déjà installés, matériel sorti. C’est un gain énorme. Et puis aussi on a remarqué que ça donne plus d’autonomie aux élèves, qui se sentent plus responsables. On a voulu donner un signal de confiance aux élèves. Ils sentent qu’on les considère comme capables et responsables, ce qui peut avoir un impact positif sur leur comportement général.
Katy : Comme tu le présentes c’est sûr ça a l’air idéal. Mais c’est quand même ta responsabilité si un élève se blesse dans le couloir, s’il tombe dans un escalier ou si y’a une bagarre. C’est pas rien et on sait très bien que ça peut arriver même souvent. Moi j’imagine mal qu’on puisse avoir des élèves qui se baladent du portail à la porte de la classe au premier étage sans surveillance d’un adulte. Reconnais que c’est un risque et que la sécurité des enfants est notre priorité absolue. On fait combien de formations ou de PPMS pour dire que si y’a un souci, c’est notre responsabilité ? Imagine quelqu’un rentre dans l’école, qu’il y ait intrusion ? Je parle d’un adulte hein, c’est pas hyper sécurisant comme système. Et dans mon école, je pense d’abord que ce serait les parents qui seraient contre.
Les laisser vagabonder seuls dans l’école, non !
J’entends bien tous les avantages que tu dis et je reconnais que le temps de 8h20 à 8h40 est un temps perdu avec beaucoup de tentations à s’exciter. Ça c’est vrai. Mais les laisser vagabonder seuls dans l’école, non ! Après y’a pas que des désavantages à ce temps du matin. D’abord on est pas toutes dans la cour hein. Y’en a, et moi ça m’arrive souvent, qui profitent de ce temps pour caler un dernier truc, faire une photocopie. Surtout faire une photocopie. C’est pour ça qu’on n’est pas toutes de surveillance le matin, on tourne, dans la semaine tu fais un accueil le matin et un à 13h20 le reste du temps tu es dans la salle des maîtres.
Ce temps est important pour l’équipe aussi
Bien sûr en général on finit quasi toutes dehors à surveiller un peu avant 8h30 mais ce temps est important pour l’équipe aussi. Dans la salle des maîtres il se passe des choses entre adultes, on discute, on affine des choses, on se cale. Je ne me vois pas enlever ce temps d’échange avec les collègues, en mode café, le matin, et aller direct dans ma classe. Ou alors ça veut dire qu’on avance ce temps et qu’on se donne rendez-vous dans la salle des maîtres à 8h ? C’est un peu abusé. Il faut bien se rendre compte que notre travail collectif a été bouffé par plein de tâches et que à part les récrés et les moments d’accueil, on se voit plus trop. Si tu enlèves ça, tu risques de créer une école du chacun pour soi où tu croises même plus tes collègues. Tu sais le matin, quand tu surveilles la récré pendant 10 ou 15 minutes, tu parles avec tes collègues. C’est pas du temps perdu, c’est du temps fondamental même je dirais et j’aurais peur de le perdre, même si après je dois prendre 10 minutes dans ma classe pour les mettre au travail.
Le point de vue du chercheur :
Tout d’abord, il faut rappeler que l’organisation du travail collectif est tributaire de contraintes extérieures : bâti scolaire, disponibilité du personnel, horaires … C’est une caractéristique du travail : il se fait sous contraintes. A partir de là, les travailleuses et les travailleurs font des arbitrages en fonction de la définition qu’ils ont du bon travail, selon des critères qui peuvent varier d’une personne à l’autre. Ici, Katy et Marion ne priorisent pas les mêmes attendus, elles ne mettent pas en avant les mêmes préoccupations et cela donne lieu à deux organisations du travail différentes mais qui leur correspond à chacune et au collectif auquel elles appartiennent.
Frédéric Grimaud
Direction d’école : Accueillir les parents avec ou sans rendez-vous ?
