Peut-on imaginer d’autres manières d’apprendre que celles que propose le système scolaire ? C’est ce que semblent suggérer certaines fonctionnalités proposées par les IA génératives ou adaptatives. « Etudier apprendre » pour Chatgpt, « apprentissage guidé » pour Gemini (et autres outils de google dans Notebooklm – quizz, synthèses etc..), « Vos agents » pour Mistral, « Apprendre » pour Claude IA, etc.
Autant de signes qui montrent bien que les concepteurs de ces services sont attentifs à ces possibilités. Les « innovateurs » s’emparent bien sûr de cette opportunité pour pousser leur volonté de faire évoluer l’école. Même s’il est toujours avancé que « l’on ne peut remplacer les enseignants », il y a bien un sentiment de fin de règne d’un modèle bicentenaire qui a su répondre à des urgences « collectives », mais que l’évolution individualiste de nos sociétés met en question…
Pas de grand soir pédagogique pour l’école
Plusieurs auteurs d’ouvrages ou de vidéos évoquent l’inadéquation du modèle actuel de l’école et de l’université en regard des possibilités d’apprendre désormais disponibles dans l’espace public en particulier du fait du développement de l’Intelligence Artificielle. Cette question n’est pas nouvelle. Elle est même au coeur des choix effectués à propos du système scolaire et universitaire depuis leurs premiers développement.
Que ce soit l’EAO, le multimédia, Internet, et l’IA, à la suite de la télévision, se questionner sur les manières de faire de l’école est récurrent. Les commentateurs et autres spécialistes ou experts publient à intervalles réguliers des propos allant dans ce sens, soit en interrogeant soit en annonçant un grand soir de l’école… Il faut reconnaître que nombre de ceux que l’on appelle « les innovateurs pédagogiques » ont tenté de proposer des évolutions, des alternatives, sans souvent être entendus. Certes des effets de modes (pédagogie Montessori, classe inversée, etc.) semblent faire croire à des changements profonds, mais la « forme scolaire » reste très stable dans le temps.
La fin de cours magistraux ?
Quelques articles et livres le confirment. Dans cet article publié sur le site The Conversation, « Face à l’IA, l’enseignant ne doit pas se transformer en chasseur de fraudes, mais repenser sa pédagogie « , les auteurs, chercheurs en Sciences de l’Information et de la communication, tentent d’éclairer le débat sur l’effet de l’IA sur l’enseignement sans pour autant verser dans le catastrophisme ou la science-fiction.
Ils écrivent ainsi : « Ces outils questionnent le modèle d’apprentissage encore largement vertical en France. ». Plus loin ils déclarent à propos de l’IA : « L’enjeu est autant cognitif (développement de la pensée) et pragmatique (maîtrise de l’outil) qu’éthique (responsabilité, agentivité). » Ils pensent qu’il est nécessaire d’éduquer les étudiants à l’IA pour contrer, limiter, la passivité et la facilitation que proposent ses outils. Ils proposent aussi de renoncer aux seuls cours magistraux et repenser le fond et la forme des évaluations.
Les enseignants ne sont pas des robots ?
Dans cet autre article, « L’IA promet une éducation plus accessible et personnalisée, mais oblige aussi les enseignants à redéfinir leur rôle. » Les auteurs publient un livre au titre interrogateur IA et éducation Quand les robots donneront cours ! (EMS 2025). On retrouve ici les interrogations récurrentes sur l’effet des technologies sur l’enseignement et l’éducation et en particulier la possibilité d’utiliser des robots (pas forcément humanoïdes…) pour remplacer les enseignants. Rappelons ici que certains responsables s’interrogent sur cette possibilité pour les remplacements, en particulier de courte durée, ce qui constituerait un premier pas dans ce sens. Quand on parle de concurrence sur laquelle les enseignants seraient invités à se questionner, cela repose la question du lien entre l’univers scolaire et la vie en société.
Même si on le leur interdit en classe, nombre de jeunes reprennent leurs smartphones dès la sortie du collège… et lorsqu’on leur demande de faire un devoir ou une production à la maison, ils recourent à l’intelligence artificielle pour « faciliter leur travail ». Mais comment les inciter à apprendre par eux-mêmes, comment faire preuve de curiosité, d’envie de ne pas subir le monde qui les entoure ? C’est probablement un enjeu essentiel pour l’avenir du métier d’enseignant.
La fin de l’école ferait-elle vendre des livres ?
Laurent Alexandre et Olivier Babeau publient Ne faites plus d’études (Buchet Chastel 2025) dont le titre est une sorte de provocation commerciale mais aussi une interrogation forte pour l’enseignement, en particulier universitaire. Là encore, les interrogations, qui portent principalement sur l’enseignement supérieur et fustigent en particulier les enseignements magistraux, sont à approfondir. Si les auteurs se défendent du caractère un peu radical du titre, ils sont aussi dans l’axe actuel qui consiste à utiliser l’IA pour mettre en avant quelques réflexions qui ne sont pas nouvelles. En effet rappelons que dès le début du XXè siècle il y avait de nombreuses remises en cause de la manière « traditionnelle » de faire école et les innovateurs de l’époque restent toujours des inspirateurs de ces questionnements.
Un modèle qui ne va pas de soi
Fort heureusement au-delà de ces questionnements et pour approfondir la problématique, on peut regarder ce documentaire vidéo « Est-il vrai que l’éducation fait la grandeur d’une société ? » En retournant aux sources de la « fabrication de l’école », ce documentaire permet de mesurer la fragilité et les limites d’un système inventé pour répondre à des urgences liées à certains contextes, qui, dans de nombreux pays ont changé. Or le modèle scolaire lui ne change que, globalement, très peu.
Les crises peuvent-elles être à la base de grands changements ?
Citons aussi cet ouvrage paru après la crise sanitaire de 2020 L’École sans école, Ce que le confinement nous dit de l’éducation (C&F éditions 2021) qui, dans un titre évocateur, met en évidence la manière dont on peut faire face à une urgence, sanitaire ou sécuritaire ou même technologique. Car lors du confinement dès mars 2020 on a constaté le désarroi puis la volonté de reproduire l’école traditionnelle à distance et enfin le souhait de revenir à l’époque antérieure à cette crise.
Force est de constater que rien n’a réellement émergé de nouveau dans la manière de concevoir l’enseignement, l’apprentissage, la formation, si ce n’est, sur une base en partie économique, l’usage des visio-conférences sous diverses modalités, mais le plus souvent magistrales. Cela montre bien que, malgré les transformations de notre société, la forme scolaire a encore de beaux jours devant elle.
Transmission, socialisation, démocratie
Cet article de Philippe Meirieu : « Avec l’IA, c’est le modèle politique de notre école qui est en jeu » pose des questions importantes. Il évoque le risque de la dissociation entre la transmission et la socialisation, avec le danger d’une perte du projet collectif porté par l’école. De fait on repère aisément la tension entre l’individualisme (parfois forcené) sous-jacent aux techniques informatiques, numériques et désormais IA, et la vie en société. Le discours des principaux acteurs de l’Intelligence Artificielle et du numérique aux Etats-Unis s’inscrit dans une dynamique de « déconstruction » de la société telle qu’elle a été mise en place au XIXè siècle et en même temps portée par un propos qui prolonge les scientistes du début du XXè siècle.
Le progrès technique serait donc le vecteur de ce projet politique qui, au-delà des utilisations de l’IA et des conséquences pour le système éducatif, devrait faire advenir « un monde meilleur », voire « parfait » selon certains… Quant au monde scolaire, il va lui falloir s’en emparer et repenser ses fondements comme le rappelle Ph. Meirieu « C’est pourquoi, en réalité, il n’est de pédagogie démocratique que la pédagogie de la coopération. »
Bruno Devauchelle
