Pouvez-vous vous présenter brièvement, nous dire où vous enseignez et à quel public ?
Je m’appelle Clément Rendu, je suis enseignant d’Histoire-Géographie et d’Enseignement moral et civique au collège Charles de Gaulle de Montcornet, dans l’Aisne (département qui vient d’annoncer la fermeture de l’établissement à la rentrée prochaine). Parallèlement, je fais partie du groupe de formation de l’académie d’Amiens pour ces disciplines au niveau collège.
Qu’est-ce qui vous a inspiré à créer Histobricks ?
Je pense que c’est la conjonction de deux éléments. D’abord, la nécessité de travailler et de proposer des démarches sortant des sentiers battus pour le thème annuel de formation de l’an passé : « Faire écrire en Histoire-Géographie ». Ensuite, j’ai un attachement particulier aux apprentissages par le jeu. Je m’efforce de normaliser ces pratiques en montrant qu’elles peuvent être pertinentes, quelle que soit la thématique abordée, à condition de s’appuyer sur des objectifs précis et une conception rigoureuse.
Cette fois, l’idée m’est venue en jouant avec mon fils, grand amateur de briques danoises (comme son père …). Il m’a semblé qu’il existait une métaphore évidente avec l’exercice du développement construit : définir son projet ou son plan, sélectionner ses briques (c’est-à-dire ses idées ou ses exemples), puis trouver les modalités d’assemblage les plus pertinentes, etc.
Ce qui m’intéressait aussi, c’est que ce jeu accorde une place fondamentale à l’erreur. L’erreur fait pleinement partie du processus de réflexion : on peut positionner une pièce, la déplacer ou même la retirer au profit d’une autre. Finalement, toutes ces étapes correspondent à ce que l’on attend d’un élève lors du travail de brouillon. Il s’agit simplement de les rendre explicites grâce à la manipulation, à travers un jeu de type « exerciseur » (Éric Sanchez).
Avec quel niveau l’avez-vous testé ?
Même si le principe peut être décliné dans de nombreux chapitres, cette version est dédiée à celui de 3ème intitulé « Démocraties fragilisées et régimes totalitaires dans l’entre-deux-guerres ». Je l’ai testée avec mes deux classes de 3ème l’année dernière, et à nouveau cette année.
Comment avez-vous conçu les briques pour représenter les idées et les exemples historiques ? Avez-vous un exemple d’activité ?
Même si les imprimantes 3D actuelles le permettraient facilement, il aurait été à la fois compliqué et coûteux de réaliser de véritables briques en trois dimensions. Destiné à être présenté en formation, le dispositif devait également pouvoir être facilement réutilisé par les collègues. Il m’a donc semblé plus simple et plus souple de représenter les briques sous forme de cartes, tout en conservant l’ambiance graphique du jeu d’origine.
J’ai ensuite fait varier la taille et la couleur des briques afin que les élèves puissent identifier leur fonction : plus une brique est grande, plus elle est structurante pour le propos ; plus elle est petite, plus elle permet d’affiner la réflexion. Les grandes briques grises, sur lesquelles les élèves peuvent écrire, représentent les grands axes — les parties du développement construit. Les briques rouges correspondent aux idées à développer au sein de chaque partie. Les briques bleues représentent les exemples et les faits permettant d’expliciter ces idées et de les rendre concrètes. Enfin, les briques vertes symbolisent les connecteurs logiques qui assurent la cohérence et l’articulation de l’ensemble. Ce dispositif me semblait intéressant pour aider les élèves à constater et à comprendre la complémentarité entre idées et exemples.
Une fois ce principe établi, il m’a suffi de transposer l’ensemble du chapitre sous forme de briques (18 idées, 50 exemples ou développements, et 34 connecteurs logiques), puis de glisser le tout dans un sachet zippé afin de prolonger la métaphore des LEGO et d’installer un univers narratif.
Ce jeu permet enfin de lever une difficulté fréquente dans ce type d’exercice : la maîtrise des connaissances. Bien entendu, la compréhension des faits reste nécessaire, mais il n’y a pas ici de mémorisation impérative. Tout le cours est déjà dans le jeu, ce qui en fait un outil formatif à part entière.
Comment s’inscrit Histobricks dans votre progression ? Travaillez-vous des compétences en particulier, de la même manière avec tous les élèves ?
Ce jeu intervient en début d’année, lors du second chapitre de ma programmation. Au sein de la séquence, il est conçu pour s’intégrer soit à mi-parcours, après l’étude des deux grands régimes totalitaires si l’on souhaite limiter le volume de connaissances à mobiliser, soit en fin de séquence. Deux heures lui sont consacrées afin d’en faire un véritable temps formatif. La première heure, en travail de groupe, est dédiée à la phase de jeu, c’est-à-dire à la construction. La seconde heure est consacrée au débriefing, puis à un temps individuel de rédaction.
Si l’on se referre au BO, les compétences ciblées sont donc :
- Séance 1 – Coopérer et mutualiser ; Connaitre les caractéristiques des récits historiques […] et en réaliser.
- Séance 2 – Écrire pour construire sa pensée et son savoir, pour argumenter et écrire pour communiquer et échanger.
Quels retours avez-vous eus de la part des enseignants de la discipline ou d’autres disciplines et des élèves ?
Il a justement été demandé aux collègues en formation d’exercer leur expertise professionnelle en évaluant ce jeu, après avoir eu l’occasion de le tester. Trois critères étaient retenus : son utilité, son acceptabilité et son utilisabilité.
Avez-vous prévu d’adapter ce principe à d’autres chapitres ou niveaux scolaires ?
À titre personnel, j’aimerais créer une nouvelle version adaptée aux classes de 4ème, sans doute autour du thème de l’Europe des Lumières, afin de proposer une démarche plus progressive et plus continue sur l’ensemble du collège. Je sais, en revanche, que plusieurs collègues se sont déjà emparés du principe. Certains m’ont contacté pour obtenir des planches de briques vierges, dans le but d’élaborer leurs propres adaptations, consacrées par exemple à la Première Guerre mondiale, à la Seconde Guerre mondiale ou encore aux aires urbaines en géographie.
Avez-vous rencontré des limites ou des difficultés dans la mise en œuvre de ce projet ?
Sur ce type d’activité, les difficultés rencontrées sont souvent les mêmes : le temps de conception et de fabrication. Mais ce n’est pas, en soi, un véritable problème. Il s’agit d’un outil conçu pour durer, centré sur une thématique et une méthode qui resteront globalement pertinentes, même en cas de modification des programmes. D’un point de vue de la conception, les briques « connecteurs logiques » se sont révélées trop précises. Elles ont parfois perturbé certains élèves, tandis que d’autres ne les ont pas distinguées. Ce point mériterait d’être clarifié. D’un point de vue fonctionnel, ces séances sont exigeantes pour l’enseignant, qui ne cesse de circuler, de questionner et d’accompagner les élèves. Mais c’est aussi ce qui en fait toute la richesse.
Propos recueillis par Nora Latroch
Lien vers le jeu sur le site académique d’Amiens
