« Vous êtes un être humain, puis plus rien. Même pas un animal. Une chose. Plus rien »
Déportés depuis l’Italie, la Hongrie, la Moldavie, la Belgique, ou encore la Pologne, la Grèce, l’Ukraine, les Pays Bas… ces témoins se sont-ils croisés à Auschwitz, Bergen-Belsen, Dachau, Buchenwal, ou encore Mauthausen… ? Ils n’étaient alors que des enfants, mais « lorsqu’on veut commettre un génocide il faut d’abord tuer les enfants » dit l’un d’entre eux. Joanna avait 4 ans et demi, Tatiana, Josef, Mieke ou Lola 6 ans. Les autres n’étaient guère plus âgés : 8 ans, 11 ans, 12 ans… Les plus grands entraient à peine dans l’adolescence : Ivan, Edith, Otto, Sami avaient 14 ans, Naki 16 ans…
Iels racontent une enfance souvent heureuse, et comment « du jour au lendemain, tout a basculé » : les lois raciales, les ami·es qui se détournent, les regards qui changent : « Je m’étais réveillé comme un enfant ; le soir je me suis endormi comme un juif » explique Sami, rejoignant le témoignage de Mieke : « Avant la guerre je ne savais pas que j’étais juive ». Les souvenirs se croisent : les arrestations, les wagons à bestiaux, les sélections, les familles décimées…
Et la vie quotidienne dans le camp, faite de brouillard, comme dans La Vie est belle dit Tatiana ; de faim, de froid : « là bas j’ai compris ce que signifient vraiment la faim et le froid, ce que représente la souffrance » se souvient Sami ; de maladie, de mort, et de déshumanisation : « Les gens étaient tellement concentrés sur le fait de rester en vie qu’il n’y avait plus de place pour rien d’autre. On était uniquement occupés à survivre », explique Mieke. « Chacun était le gardien de sa vie et beaucoup se déshumanisaient » se souvient Edith. « Vous êtes un être humain, puis plus rien. Même pas un animal. Une chose. Plus rien », résume Ginette.
Leurs témoignages, parfois faits de presque rien, sont bouleversants : une poupée oubliée, des nattes coupées, une petite cuillère, des fleurs en papier, un peigne, un reste de confiture dans une gamelle, un gant troué, la mélodie d’un merle, un petit nœud dans les cheveux… Des presque rien auxquels on doit pourtant parfois sa survie, toujours présentée comme la résultante d’une succession de circonstances, de hasards, de rencontres fugaces, nécessairement injustes, au regard de ceux qui n’ont pas échappé à la mort. « Mon frère était aussi fort que moi mais il a été fusillé. Ceux qui ont survécu l’ont été par chance. Rien d’autre », affirme David. « J’ai survécu 80 % grâce à la chance, 15% grâce à ma mère, et 5% grâce à ma ruse », explique Oleg, « le dernier prisonnier d’Auschwitz », qui dit aussi avoir laissé sa foi dans le camp, tout comme Simon : « Je me suis dit que si Dieu existait il n’aurait pas permis tout cela », ou Micha, qui conclut : « J’ai décidé de ne pas croire en Dieu », mais fait néanmoins aussi le pari de « toujours regarder l’avenir avec optimisme ».
Connaitre les ombres du passé pour empêcher les fantômes de revenir
Néanmoins tous ces témoignages ne valent pas seulement pour l’émotion qu’ils suscitent. S’ils sont si précieux, c’est qu’il y a urgence à les entendre. Urgence du temps qui passe, de la mémoire qui s’efface, de la disparition des témoins directs. Mais aussi urgence face à la tentation de se taire, de détourner le regard : c’est « avec le silence de la société » que la Shoah a commencé, rappelle Eva. Ainsi les témoins mettent-ils en garde contre l’oubli et la désinformation. « Un pays qui ne connait pas son passé, avec ses ombres et ses lumières, est voué à les revivre » explique Léonard.
Il faut donc regarder l’Histoire en face, rétablir et enseigner la vérité, même si elle déplait, car « les négationnistes sont des gens dangereux. Ils nient les crimes pour en commettre d’autres. Ce sont des nazis, des néonazis », affirme Simon. C’est pourquoi Micha insiste sur le fait que c’est « grâce à la collaboration des néerlandais » que « les Pays bas ont le chiffre le plus élevé en Europe occidentale de juifs assassinés », ou Edith se désole de certains mensonges : « Immédiatement après la guerre, on a enseigné à l’école que c’étaient les Allemands qui nous avaient emmenés [dans le ghetto], mais c’étaient des Hongrois. Je suis retournée en Hongrie en 1983 : les jeunes ne savaient rien, n’avaient rien étudié, on ne leur avait pas raconté la vérité ».
Car beaucoup disent, comme Franz de Bavière, leur inquiétude de voir désormais resurgir la noirceur du monde de leur enfance : « aujourd’hui malheureusement les fantômes du passé semblent revenir ». Leur aspiration à la paix se confronte à la réalité. Josef dit son pessimisme : « J’ai vu ce qui s’est passé après 1945, en Yougoslavie, les nationalismes, l’Ukraine, les impérialismes… ». Tatiana, après avoir revu l’entrepôt de Trieste d’où est parti le convoi qui l’a emportée avec sa famille pour Auschwitz s’insurge : « Des migrants y vivent dans des conditions indescriptibles, j’en ai encore les larmes aux yeux. La première chose à laquelle j’ai pensé en entrant, c’est que même à Birkenau on avait des toilettes ». Quant à Simon, qui dit vouloir parler pour toutes les victimes de génocides, et aussi contre l’extrême droite, il conclut ainsi son témoignage : « Quand je vois un enfant israélien ou palestinien qui a perdu ses parents je pense à ce que j’ai vécu. Je pense à l’homme. Moi quand j’avais 11 ans, on a tué mes parents. Toutes les vies sont égales ; et si tout le monde a les mêmes droits, il y aura la paix ».
Enrichi d’un cahier pédagogique qui explique en quelques données claires, pays par pays, comment « l’entreprise génocidaire nazie » s’est mise en place, J’avais 13 ans à Auschwitz est bien un livre de partage, « d’ultime transmission » entre générations et cultures, passé et présent, à faire découvrir à des élèves de collège et de lycée.
Claire Berest
