Céline : Donc là les enfants se disputent pour le jouet mais tu les laisses faire c’est ça ? Moi je n’aurais pas fait ça c’est sûr parce que j’ai trop de mauvais souvenirs de fois où ça se termine pas bien ça. Plus je prends de l’expérience et plus je trouve qu’en maternelle c’est indispensable d’intervenir rapidement lorsqu’un conflit éclate. Ils sont petits et tu ne sais pas comment ça va tourner d’abord. Les enfants de cet âge n’ont pas encore toutes les compétences pour gérer leurs émotions et exprimer leurs besoins de manière appropriée on le sait bien. Ce qu’ils vivent, ce conflit là, ils le vivent intensément et c’est violent au fond d’eux comme situation, autant pour celui qui a le jouet en main que pour celui qui le veut. Ils sont très égocentrés et ne comprennent absolument pas ce qui est en train de se jouer.
Ne pas intervenir c’est instaurer la loi du plus fort
En arrivant tout de suite, on évite que la situation ne dégénère en cris, en pleurs, voire en coups. Et même si c’est pas le cas, si tu les laisses gérer le truc, au final c’est le plus fort qui va avoir le jouet. Ne pas intervenir c’est laisser s’instaurer la loi du plus fort un peu je pense, et souvent aux dépens des filles tu remarqueras. En tous cas moi dans cette situation je serais déjà en train de leur parler.
Intervenir immédiatement, c’est aussi montrer que les règles existent et qu’elles s’appliquent en toutes circonstances. Et ça c’est pleinement notre rôle. Notre rôle, à plus forte raison en maternelle, c’est de garantir un cadre sécurisant où chacun se sent protégé. Moi en deuxième période j’en ai encore qui pleurent le matin pour ne pas aller à l’école et c’est en partie parce que leur environnement n’est pas sécure complètement. C’est pour ça qu’on se doit de s’interposer dans le conflit.
Cela permet de transformer le conflit en moment éducatif
En réagissant vite, on montre tout simplement que la violence ou le non-respect des autres ne sont pas tolérés. Que c’est ça l’école, un endroit où la violence est proscrite. Regarde, quand un enfant dit un gros mot ou qu’il prend quelque chose qui n’est pas à lui, on le lui dit de suite ? On lui signifie que c’est pas ça l’école. Quand y’a conflit aussi. C’est pour ça aussi que selon moi, une intervention précoce permet de transformer le conflit en moment éducatif. C’est là qu’on peut expliquer ce qui n’a pas été et qu’on peut proposer une solution, montrer qu’il y a des choses justes, bref faire un travail éducatif fondamental à la maternelle, tout en préservant l’intégrité physique et morale des enfants.
Aline : Bien sûr que l’intégrité physique et morale c’est important. Ce n’est pas ça pour moi le sujet. Là tu traites le conflit à égalité avec le vol ou les gros mots. Mais ce n’est pas la même chose du tout. Le conflit ça fait partie intégrante des relations humaines et ça s’apprend. Et ça ne s’apprend pas autrement qu’en le vivant, c’est ça l’intérêt du collectif et même je dirais de la maternelle. On y apprend que dans la vie y’a des conflits et qu’il faut les vivre. Si je ne suis pas intervenue là, c’est parce que j’observe la situation, je connais les 2 élèves en question et je me dis que c’est important, même en maternelle, de donner aux enfants l’occasion de gérer eux-mêmes leurs petits conflits. C’est ainsi qu’ils apprennent la négociation, l’empathie, la régulation émotionnelle, en vivant les choses.
Certains savent déjà proposer un compromis
Si j’interviens systématiquement, dès le premier désaccord, les élèves risquent de devenir dépendants de moi pour résoudre la moindre difficulté. N’oublions pas que d’une part une grande partie de leur temps à l’école, c’est des conflits, sous toutes leurs formes. Et d’autre part que très très souvent on n’est pas là quand ça se passe, ou on regarde ailleurs ou quoi. Bien sûr on essaye d’être présentes partout mais on sait bien que c’est impossible. Donc il faut impérativement qu’ils apprennent vite à se dépatouiller dans la relation à l’autre sans compter sur l’adulte. Vraiment je crois que c’est là la spécificité de l’école, et encore plus de l’école maternelle, un lieu où on vient se confronter à l’autre. C’est pour ça que j’observe ces moments en essayant d’intervenir le moins possible, pour qu’ils vivent la chose.
Je préfère leur donner leur chance de trouver leur propre solution
Et puis pendant ce laps de temps avant d’agir, ça permet aussi observer comment chaque enfant réagit, et de mieux les connaitre. Et on s’aperçoit que certains savent déjà proposer un compromis ou se calmer seuls. C’est pas que des renoncements qui consistent à céder au plus fort, pas du tout. Ce sont des stratégies de vie en collectivité, des compétences sociales précieuses, qu’il faut encourager. C’est aussi du développement verbal en situation. Et cela nécessite de ne pas intervenir de suite et tout le temps.
Bien sûr, il ne s’agit pas de laisser un conflit s’envenimer. On reste attentif et prêt à intervenir si la tension monte ou si un enfant se trouve en difficulté c’est sûr. Mais tant que la situation reste contenue, je préfère leur donner la chance de trouver leur propre solution.
Le point de vue du chercheur :
Le rôle de l’enseignant.e, notamment en maternelle, ne se limite pas strictement à faire faire des apprentissages aux élèves. D’autres préoccupations font partie intégrante du métier, comme celles tournées vers la sécurité des élèves ou celles tournées vers le développement de compétences sociales. Et d’autres temps de travail, en dehors du temps de classe, font partie du travail enseignant. C’est le cas de ces temps que l’on pourrait qualifier « d’interstitiels » de travail, comme faire la surveillance de récréation, durant lesquels des préoccupations concernant le développement de l’autonomie ou concernant la sécurité des enfants peuvent entrer en conflit.
Frédéric Grimaud
