Quand les élèves entrent dans la littérature comme on entre en conversation
« Je suis toujours intimidée par les jeunes de votre âge », lance Maria Pourchet dans la salle de spectacle parisienne silencieuse, « parce que je me souviens… c’est un âge où la lucidité commence à arriver. Et c’est sans pitié, sans pitié pour les autres, et très dur pour vous. » D’ailleurs, la dureté dans les livres de la sélection ne manque pas : guerre, mémoire, violences !
Maria Pourchet parle de ce « qui a pesé sur les générations d’avant », des femmes à qui tout était imposé, de la nécessité de « faire rupture ». À la question d’une lycéenne sur « le rôle des femmes », elle répond : « J’ai eu très tôt le sentiment du conditionnement… Je l’ai souvent vécu comme une injustice », avant d’évoquer la liberté et ce combat toujours en cours : « Être une femme libre au XXIe siècle, ce n’est pas toujours facile, mais c’est un horizon. »
Les confidences des auteurs : écrire pour comprendre, réparer ou affronter
Quand Laurent Mauvignier est questionné par Ambre sur la part d’imaginaire, l’auteur entre-temps lauréat du Prix Goncourt rit doucement : « Je ne sais pas faire grand-chose. Je m’accroche à la fiction, je glisse dedans avec joie. Le réel me fait glisser. Rien que de regarder une tache sur un parquet, je me demande ce qu’elle raconte. » Il confie aussi l’image fondatrice, obsédante : « Un enfant de sept ans voyant sa mère se faire humilier. C’est cette image qui a décidé de ce livre et peut-être même de mon désir d’écrire. »
Emmanuel Carrère a aussi écouté attentivement Elsa, du lycée de Gisors, lire un extrait de son roman à qui il dit, avec une humilité surprenante : « Vous, vous commencez vos vies. Moi, je suis vieux, j’ai fait la mienne. J’essaie d’en dire quelque chose, j’essaie d’en rendre compte… Je ne sais pas bien comment m’y prendre. » Il parle de son livre où l’intime se mêle à l’histoire, évoque la mort de sa mère et la guerre en Ukraine comme déclencheurs : « Je me retrouve à parler de mon histoire familiale sur quatre générations… C’est une façon d’essayer de m’en excuser. » Un élève, Gabriel, demande : « Quelle différence entre écrire sur votre famille et écrire sur des personnages historiques ? » « Ce que je sais faire, c’est du reportage intime. Il n’y a pas de fiction en réalité » précise-t-il.
Alfred de Montesquiou, interrogé sur son choix de point de vue répond : « Parce que je ne pouvais pas cohabiter avec 21 nazis. Avant d’être écrivain, j’étais reporter. C’est une forme de vie que je connais, d’être confronté à quelque chose de majeur, d’historique. » Il raconte le Darfour, le génocide, l’impuissance. Et pourtant : « Je suis un incurable optimiste. Le procès de Nuremberg, pour moi, c’est la victoire de la démocratie sur la dictature. »
Dire la violence, la mémoire et les silences : quand les livres deviennent des refuges
Laurent Mauvignier raconte comment une image fondatrice – sa grand-mère humiliée sous les yeux de son père enfant – l’a « décidé à devenir écrivain ». Il décrit sa manière d’écrire, rythmique, physique : « J’écris avec des boules Quies… Je passe plus de temps à réécrire qu’à écrire. » Sur la frontière entre réel et fiction, il avoue glisser « avec joie » dans l’imaginaire : « Un récit est toujours trafiqué par la mémoire. »
Enfin, la lecture chorale d’élèves du roman de Natacha Appanah coupe le souffle. « Si tu me quittes, je te tue. » Un court silence précède les réponses de l’auteure. « Je me demande encore : ai-je été faible ? vulnérable ? Je ne me suis jamais dit que j’avais échappé à un féminicide. Pour moi, j’avais échappé à la mort. » Elle raconte la reconstruction, la seconde chance qu’elle s’est donnée, l’écriture retrouvée. Le choc du féminicide de Shaney Dawoud en 2021, puis cette phrase. Natacha Appanah parle d’emprise, de survie, de ce moment où l’écriture l’a aidée à « se retrouver » : « Quand j’étais avec lui, j’écrivais très peu. J’ai dû me donner une seconde chance, et l’écriture m’a permis de sauver cette partie de moi. »
Écrire pour témoigner, relier et tenir debout : la leçon des écrivains aux lycéens
Au fil des échanges, les élèves découvrent que l’écriture est un travail, mais aussi une manière de se tenir face au monde. Yanick Lahens raconte la sidération de 2020, « écrire dans le brouillard, dans l’urgence », pour comprendre comment « prendre soin des autres en temps de panique ». Les auteurs, presque tous, disent ce même besoin de chercher une forme, un rythme, une vérité.
Et lorsqu’on leur demande ce qu’ils voudraient que les élèves retiennent, beaucoup évoquent la transmission. Carrère leur dit : « Savoir ce qu’ont été ceux qui nous ont précédés est extrêmement précieux. » Montesquiou parle de justice comme « bien commun à préserver ». Appanah insiste sur la nécessité de « nommer » ce qui fait mal. Lamarche appelle à « travailler ensemble ». Mauvignier parle de fiction, d’enquête et de pardon.
Dans l’obscurité de la salle, les écrivains confient souvent être « intimidés » par ces jeunes « d’un âge où la lucidité arrive et n’épargne personne ». Pourtant, le dialogue fonctionne. Le Goncourt des lycéens devient un espace où les livres ne sont pas seulement lus, mais partagés, questionnés, habités – une rencontre.
Les professeurs racontent la préparation : lire beaucoup, décoder, rassurer. Un élève résume le sentiment général : « J’avais jamais parlé avec un auteur. Je ne pensais pas qu’ils nous répondraient comme ça. On a l’impression d’être pris au sérieux. »
Le Goncourt des lycéens n’est pas une compétition littéraire. C’est aussi une rencontre. Beaucoup découvrent des écrivains qu’ils ne connaissaient pas. Certains élèves confient qu’ils n’auraient pas autant lu sans ce projet avec leurs professeurs. « C’est différent de lire pour soi et de lire pour voter », remarque une élève du lycée Picasso. « On ne lit plus pareil : on cherche ce que l’auteur veut dire, on écoute la voix, on fait attention à l’écriture. Ça change tout. »
Djéhanne Gani
