Qu’est-ce qui vous a motivée à lancer ce projet autour de la lecture en 6e et 6e Segpa ?
Nous avons constaté que de nombreux élèves entrant au collège lisent peu, voire pas du tout. Dans notre zone rurale, beaucoup de familles ne possèdent pas de livres et ne vont pas à la bibliothèque. Les enfants n’ont souvent pas acquis le goût de la lecture et décrètent que lire, « ça ne sert à rien ». Du manque de lecture viennent le manque de culture et le manque de vocabulaire, qui inhibent la réflexion. Ce constat est encore plus prégnant chez les élèves de la Segpa. Or, nous savons aussi l’importance d’une culture commune pour favoriser le sentiment d’appartenance et l’engagement du citoyen.
Il y a une dizaine d’années, la lecture n’était pas encore présentée comme une grande cause nationale et on parlait peu de fluence ou de quart d’heure lecture, pourtant les lacunes étaient déjà là. C’est pour y remédier que ma collègue professeure des écoles spécialisée et moi-même avons construit un projet littéraire inclusif, fondé sur le partenariat entre la classe de sixième Segpa et une classe de sixième ordinaire.
Vous vous êtes inspirée des expériences et réflexions de Serge Boimare : quelles sont-elles ?
Lors d’une conférence donnée par le psychopédagogue Serge Boimare, à Saint-Lô, en 2017, nous avons reconnu chez nos élèves les trois insuffisances dont il parlait chez les « opposants à l’apprentissage » : ils ne savent pas écouter, ils manquent de vocabulaire pour construire une pensée étayée et ils ne décollent pas de leurs préoccupations infantiles et personnelles. Nos élèves ressemblent à ces enfants « empêchés de penser » qui mettent en place des stratégies d’évitement. Pourtant, il ne faut pas avoir peur de les confronter à la littérature, pour combler ces insuffisances. Selon Serge Boimare, « les 15 à 20 % de jeunes qui sortent chaque année de notre école sans la maîtrise des savoirs fondamentaux sont avant tout des ‘‘empêchés de penser’’, qui ont d’abord besoin de nourrissage culturel et d’entraînement à s’exprimer, tous les jours, durant toute leur scolarité, pour pouvoir compenser leurs lacunes. »
Quel dispositif préconise Serge Boimare ?
Lors de sa conférence, il a présenté les bénéfices de son dispositif, fondé sur l’oral et expérimenté dans plusieurs collèges. Cette « médiation culturelle » venait au secours des enfants « opposants à l’apprentissage, vraiment dans la peur d’apprendre » et « dans un empêchement de penser qui les protégeait de la déstabilisation », mais elle était aussi bénéfique à tous les autres collégiens.
Ainsi, chaque matin une heure était banalisée pour commencer la journée en lecture. Tous les enseignants étaient mis à contribution pour lire à voix haute un extrait de la littérature classique (poésie, fable, mythologie, conte, chapitre de roman…), s’appuyant sur des valeurs fortes (peur, mort, amour, ruse…), durant une vingtaine de minutes. Ensuite, les élèves en faisaient un résumé filé à l’oral : en prenant la parole chacun à leur tour, ils retraçaient l’histoire qu’ils venaient d’écouter. Enfin, dans un troisième temps, l’enseignant lançait un débat autour d’une question de réflexion, inspirée par le texte. L’idée étant toujours de ramener l’œuvre à des préoccupations humaines importantes. Par exemple, l’histoire du Petit Chaperon Rouge est-elle toujours d’actualité ?
Après plusieurs mois de cette routine quotidienne, le bilan était excellent, selon l’étude menée par Serge Boimare : la fréquentation du CDI avait considérablement augmenté, les élèves étaient plus à l’aise à l’oral, leurs compétences de compréhension et d’expression s’étaient visiblement améliorées et les professeurs notaient une augmentation de l’estime de soi et de l’implication chez les élèves les plus en difficultés. « Ils ont remis en marche leur machine à penser », notait Serge Boimare.
Impressionnées par ces résultats, mais conscientes que nous ne pourrions pas imposer un dispositif si contraignant dans notre établissement, ma collègue et moi avons décidé d’expérimenter ensemble la théorie de Serge Boimare, à l’échelle de nos classes.
Concrètement, comment le dispositif a-t-il été mis en œuvre dans votre collège ?
Tout a pu se mettre en place rapidement, car nous avions la chance d’avoir une heure en commun avec nos élèves de sixième, dans nos emplois du temps. Ainsi, une heure par semaine, la moitié de ma classe allait avec ma collègue, alors que la moitié de la sienne venait avec moi, et nous échangions nos groupes la semaine suivante. Elle a investi les fauteuils du CDI, pour plus de convivialité ; j’ai dû me contenter d’une salle de cours. Les groupes, composés de 12 élèves de ma classe et de 6 élèves de Segpa, étaient constitués de la façon la plus hétérogène possible, pour favoriser l’émulation.
Selon les conseils de Serge Boimare, les consignes étaient simples : le cartable reste fermé ; on doit être attentif, mais on peut mettre la tête dans les bras durant la lecture, et même fermer les yeux ; tout le monde doit participer et même si on n’a rien à dire, on explique pourquoi on n’est pas inspiré ; il n’y a aucune évaluation lors de ces séances. Durant plusieurs semaines, nous avons lu des contes divers et posé des questions parfois philosophiques, qui entraînaient souvent des débats animés. « Selon vous, qui a raison, Barbe Bleue ou bien sa femme ? »
Nous avons choisi de respecter les trois temps de travail recommandés par Serge Boimare – écouter, raconter et argumenter – pour tenter de combler les trois insuffisances constatées chez nos élèves. Cette approche uniquement fondée sur l’oral pouvait sembler peu ambitieuse, mais nos objectifs l’étaient beaucoup : donner le goût de la littérature aux adolescents, enrichir leur culture et construire un patrimoine commun, remettre en marche « leur machine à penser », travailler la compréhension et l’expression, tout en favorisant l’inclusion.
J’ai poursuivi cette expérimentation, avec l’aide de ma collègue documentaliste, sur deux autres périodes de l’année. Une fois par semaine, nous avons lu des extraits de L’Odyssée, puis des fables et des fabliaux, des « textes fondateurs de notre culture et de notre littérature », comme le recommande Serge Boimare. Ce dispositif présente des avantages indéniables : il demande peu de préparation, tout enseignant peut y intervenir aisément, il s’adapte à de nombreuses œuvres au programme et il nous laisse complètement maître de la temporalité. Même si Serge Boimare recommande « une médiation culturelle tous les jours durant toute la scolarité », il est possible d’y aller à petits pas.
Quels ont été les effets sur les élèves ?
Un constat s’est vite imposé à nous : les élèves s’investissaient un peu plus à chaque séance, ils étaient plus à l’aise à l’oral, leurs prises de parole étaient plus pertinentes et des liens d’amitié commençaient à se tisser entre eux. « En fait, les Segpa, ils sont normaux. Ils sont même sympas ! m’a déclaré un de mes élèves après quelques séances. C’est n’importe quoi ce que les autres racontent, dans la cour… »
Si sacrifier une heure par semaine à ce projet nous avait d’abord semblé pénalisant pour l’avancée de nos séquences, nous nous sommes vite rendu compte qu’en choisissant bien les textes travaillés ensemble, nous pouvions gagner du temps ensuite, dans nos cours respectifs. Nous nous étions fixé des principes clairs : jamais d’écrit et pas d’évaluation, cette heure devant rester un moment d’écoute, de réflexion, d’échange et de plaisir. Cependant, ce travail collaboratif a été systématiquement réexploité en cours de français, où les évaluations ont pu montrer des progrès notables sur les compétences de lecture, de compréhension et d’expression. Les retours des élèves étaient aussi très positifs, dans les deux classes concernées. Ce rituel hebdomadaire est vite devenu un incontournable, même pour les spécialistes de la stratégie d’évitement.
Le rituel a-t-il évolué ?
Un jour, mes élèves ont voulu lire à leur tour. Alors nous avons travaillé la mise en voix d’un conte en cours de français, en deux groupes, et lors de la dernière séance, ce sont eux qui ont fait la lecture aux élèves de Segpa. Ces derniers ne voulaient pas être en reste, donc nous avons proposé une séance supplémentaire et, après avoir travaillé avec leur enseignante en cours de français, ce sont donc eux qui ont fait la lecture à ma classe la fois suivante. Nous avions pour l’occasion choisi un conte parodique moderne, plus facile à lire et plus en lien avec ce que nous étions en train d’étudier dans nos cours respectifs. Ce sont chaque fois les élèves eux-mêmes qui avaient débattu de la question à débattre.
Les bénéfices culturels sont difficiles à évaluer, mais lorsque nous avons interrogé les élèves l’année suivante, durant leur année de 5e, ils se souvenaient de la plupart des contes que nous avions travaillés selon la méthode Boimare, malgré l’absence de traces écrites, ils étaient capables de raconter plusieurs épisodes du périple d’Ulysse et ils se rappelaient certains débats passionnés. Peut-être pourrions-nous dire qu’ils étaient un peu moins « empêchés de penser ».
Le dispositif a même débouché sur des ateliers d’écriture collaborative : pouvez vous nous les présenter ?
À plusieurs reprises, nous avons décidé de poursuivre cette collaboration par des séances d’écriture. En effet, puisque la dernière lecture était un conte parodique et puisque nous souhaitions toutes les deux travailler l’écriture d’un conte parodique dans nos cours, pourquoi ne pas le faire ensemble ? Ainsi, par petits groupes de 3, composés d’un membre de la classe de Segpa et de deux membres de ma classe, nous avons proposé aux élèves de choisir un des contes de la littérature classique que nous avions découverts ensemble et de le réécrire en le transposant dans le monde moderne et dans un langage familier.
Après une séance commune de présentation du projet et de travail sur les niveaux de langue, avec constitution d’une banque de mots (à laquelle les élèves de Segpa ont largement contribué), nous avons réparti les groupes dans deux salles et commencé la rédaction des brouillons. Lors de ces séances d’écriture collaborative, « l’entraînement à débattre et à argumenter » s’est poursuivi au sein même des groupes. Tous les élèves ont joué le jeu, même s’il a fallu plus de temps à certains. Je me souviens de discussions passionnées sur la notion de moralité où toutes les « machines à penser » fonctionnaient très bien. Les filles, notamment, avaient décidé de déconstruire le patriarcat traditionnel au profit d’une héroïne féministe.
Nous avons ainsi réalisé un livre de contes parodiques illustré, à disposition de tous les élèves du collège au CDI. Ce travail d’écriture a bien sûr permis d’évaluer les compétences habituelles en production d’écrit, mais aussi les compétences d’investissement et de coopération de chaque élève. C’était aussi une trace concrète de la collaboration des deux classes sur ce projet, qui pouvait manquer initialement, puisque Serge Boimare préconisait de passer essentiellement par l’oral.
Un tel dispositif est-il viable sur la durée ?
En 7 ans, j’ai travaillé avec 4 professeures de Segpa et 3 professeures documentalistes différentes, mais il n’a jamais été difficile de les convaincre de poursuivre ce projet inspiré de la méthode Boimare. Nous l’avons parfois enrichi de nouveaux textes ou de nouvelles productions d’écrits, selon nos besoins et nos envies respectifs. Ainsi, nous avons pu réaliser un livre de fables parodiques ou encore une suite au périple d’Ulysse. Nous avons aussi réfléchi aux moyens de garder une trace des séances d’oral et envisagé l’utilisation du carnet de curiosités ou d’un « carnet de pensées ». Aujourd’hui, c’est le carnet du lecteur qui est notre support privilégié. Il permet aux élèves de passer de l’oral à l’écrit et d’avoir une vision globale du travail effectué durant l’année.
Il y a deux ans, dans le cadre d’un projet annuel transdisciplinaire français-EPS, ma collègue en charge du français en sixième Segpa et moi avons travaillé, chacune dans nos cours, à l’aide d’un carnet de cirque. Nous avions décidé d’enrichir notre projet d’un travail collaboratif sur la poésie, mêlant lecture, écriture et création artistique. La méthode de Serge Boimare devenait de nouveau un tremplin permettant de passer de l’écoute à la pratique, puisque l’objectif de ce projet était de monter un spectacle de cirque contemporain mêlant performances sportives et poétiques. Des contraintes de calendrier ayant finalement rendu ce projet impossible, nous avons décidé d’utiliser nos travaux pour réaliser une exposition collaborative sur le thème du cirque.
Au final, quel bilan tirez-vous de ces années d’approche « décomplexée » et inclusive de la littérature ?
La méthode de Serge Boimare est bien accueillie par les élèves de 6e, souvent curieux et volontaires, et elle est facile à mettre en place avec la plupart des œuvres au programme, sur une séance ou une période, avec une ou plusieurs classes. Elle permet de travailler les compétences de compréhension et d’oral, même avec des élèves « opposants à l’apprentissage », et elle peut être aisément enrichie par divers travaux d’écriture.
Nous nous sommes approprié cette méthode pour créer des projets polymorphes, mais avec toujours, comme le recommande Serge Boimare, l’objectif d’un « nourrissage culturel » et de placer les élèves dans « une position active et participative. » Les élèves des classes de Segpa ont beaucoup à apporter lors des séances d’oral et d’écriture collaborative. Ils ont parfois de la peine à renoncer à leurs stratégies de défense et d’évitement, mais en travaillant les compétences d’écoute, d’expression et de réflexion, ainsi que de coopération, ils deviennent « obligés de penser ». L’inclusion, favorisée ici par la construction d’un patrimoine littéraire commun, porte ses fruits, car des liens persistent plusieurs années après, entre certains élèves.
Au fil des années, d’autres projets ont vu le jour dans notre établissement, visant à redonner le goût de la lecture aux élèves. Pour plus d’efficacité, l’idéal est bien sûr de faire participer d’autres enseignants, de français ou d’autres matières, pour toucher plus d’élèves, permettre une diversité des projets et assurer une continuité sur les 4 années du collège. Ces 2 dernières années, les groupes imposés en 6e, en mathématiques et en français, ont empêché toute flexibilité de nos emplois du temps et compliqué l’interdisciplinarité. Il a été difficile pour moi de travailler avec mes collègues, en sixième, notamment avec mes collègues de Segpa, au détriment des projets inclusifs.
La démarche a-t-elle fait évoluer vos propres pratiques d’enseignante de français ?
Ces années à réfléchir à une autre approche de la littérature et à expérimenter la méthode de Serge Boimare ont influencé ma pratique quotidienne. Au moins deux fois par mois, je lis pour mes élèves et, durant la séance, nous respectons les 3 temps de travail chers à Serge Boimare – écouter, raconter, argumenter. Les élèves plébiscitent ces temps de travail conviviaux, qui leur permettent ensuite d’enrichir leur carnet du lecteur et leur banque de vocabulaire.
En outre, je pratique de plus en plus la classe flexible, ce qui aide à créer une envie et une émulation parfois difficiles à obtenir avec certains textes ou certaines notions, quelle que soit l’approche choisie, et ce qui désacralise le processus d’apprentissage, pour tenter de contrer « la peur d’apprendre. » Les progrès ne sont pas toujours flagrants chez les élèves, mais je m’autorise à tester, et à échouer parfois, et j’ai au moins une certitude : en comparaison de la pratique de mes débuts, plus descendante, je m’épanouis davantage dans mon métier et je me sens moins seule en classe.
La théorie de Serge Boimare n’est pas miraculeuse, bien sûr, mais elle a le mérite de montrer que l’étude littéraire ne se limite pas à des questions guidées sur un extrait. Diversifier les approches, laisser les élèves s’approprier les œuvres, ouvrir les échanges, réaliser des projets concrets donnent plus de sens à l’analyse littéraire et, espérons-le, stimulent « la machine à penser. »
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
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