Dans les classes de maternelles, la gestion de la parole des élèves est un geste professionnel quotidien intégré à la gestion du groupe, au point de devenir presque invisible. Il s’agit pourtant de choix professionnels importants, dont discutent ici Sonia et Carole, toutes deux enseignantes en maternelle. Le chercheur Frédéric Grimaud cumule des centaines d’heures d’entretiens avec des professeur.es des écoles. Iels parlent de leur métier, de leurs gestes du quotidien, de leur organisation du travail en classe. Parfois, iels sont d’accord ; parfois, pas du tout. Cette chronique donne à entendre ces désaccords professionnels ordinaires. Aucun point de vue n’est meilleur qu’un autre, aucun n’est à rejeter. Mais ces controverses font vivre le métier.
Sonia : Tes élèves prennent beaucoup la parole à la volée dans la vidéo. C’est intéressant de l’observer car moi, je demande aux élèves de lever la main et j’essaye vraiment de tenir là-dessus. Alors attention, je ne suis pas dans quelque chose de rigide au sens strict, mais il y a quand même une règle pour éviter que ça ne devienne compliqué à gérer. Sinon on le voit bien, il y a des élèves qui prennent beaucoup de place, qui parlent tout le temps, qui coupent la parole et à côté de ça, il y en a d’autres qu’on n’entend jamais.
Donner une place à chacun
Lever la main, ça permet déjà de poser un cadre clair, ça fait partie des outils de cadrage du groupe, basé sur une règle simple : « on ne parle pas tous en même temps ». Je leur dis toujours « j’ai que deux oreilles je ne peux pas entendre tous les enfants en même temps ». Mais moi surtout ça me permet de distribuer la parole et de donner une place à chacun. Je peux aller chercher les élèves plus discrets, ceux qui ne s’imposent pas d’eux-mêmes. Parce que si on laisse faire, ce sont toujours les mêmes qui interviennent. Et au bout d’un moment, ça me pose problème. J’ai besoin que tous les élèves puissent exister dans le groupe, pas seulement ceux qui osent le plus.
Attendre, ça s’apprend
Et pour eux ben c’est un apprentissage à part entière en maternelle. Ça fait partie du métier d’élève comme on dit. Attendre son tour, écouter les autres, accepter de ne pas être entendu immédiatement… ce sont des compétences sociales importantes. Et en maternelle, on est justement là pour commencer à les construire. Ce n’est pas naturel pour les enfants, attendre ça s’apprend et ça demande un accompagnement. Lever la main, c’est un outil pour ça aussi.
D’ailleurs il y a une question de continuité avec le CP. On sait très bien qu’en élémentaire, on leur demandera de lever la main. Donc si on ne fait jamais ça avant, ça fait une rupture. La maternelle c’est le lieu où tu apprends tous les comportements nécessaires après à ta vie d’élève. Et pour ça il faut les y habituer progressivement, sans être dans quelque chose de trop contraignant, mais en installant déjà cette manière de fonctionner. Tu peux pas te dire que ça sera quelque chose à acquérir en CP et pas le travailler avant.
Ça évite de passer son temps à réguler
Mais même en maternelle, on a envie que ça tourne. Parce que sinon, on passe la journée à reprendre les élèves « attends », « laisse parler », « on n’interrompt pas ». Et au final, ça devient épuisant, pour eux comme pour moi. Alors que quand la règle est un peu intégrée, ça évite de passer son temps à réguler. Je ne dis pas que c’est toujours respecté dans ma classe, surtout à cette période de l’année, mais c’est un travail de sape. Je ne lâche pas sur cette règle. Sinon les élèves finissent par ne plus vraiment s’écouter.
Avec la règle de la main levée, la parole est plus lisible, plus audible et on peut vraiment travailler sur les échanges, notamment langagiers. Je sais que certains trouvent que je suis trop rigide mais moi je trouve que ce cadre libère la parole plutôt qu’il ne la contraint. Les élèves savent comment faire pour être entendus. Ils ne sont pas dans une compétition permanente pour prendre la parole. Ça sécurise aussi le groupe.
Carole : C’est pas tellement un débat sur la rigidité. Je ne me considère pas comme pas comme souple moi non plus. Mais je fonctionne autrement et c’est vrai que je ne demande pas systématiquement aux élèves de lever la main. Je laisse beaucoup de place à la parole spontanée, surtout dans le type d’activité que tu vois où il y a besoin de créer une émulsion. En maternelle, les enfants parlent quand ils ont quelque chose à dire, et c’est souvent à ce moment-là que c’est le plus intéressant. Je me base sur le principe que s’ils parlent c’est que ce qu’ils veulent dire a un sens, au moins pour eux.
Des idées qui surgissent
On le voit bien en classe, un élève réagit, fait un lien, pense à quelque chose, c’est immédiat. Si on lui demande d’attendre, parfois ça disparaît. Et ce qu’il avait à dire, qui pouvait être riche, on le perd. J’ai souvent constaté ça. Par exemple j’ai mis en place des temps de parole plus libre, où ils peuvent raconter des trucs persos. Un genre de quoi de neuf ? Et quand un élève a envie de parler je le renvoie à ce temps institutionalisé. Mais j’ai remarqué que souvent il ne sait plus ce qu’il avait à dire, et au final il ne parle pas alors que peut-être c’était quelque chose d’important pour lui.
Alors oui, c’est vrai que je laisse beaucoup de place à la parole spontanée, aux idées qui surgissent. C’est pas toujours positif mais souvent, tu le remarqueras, ces interventions spontanées font avancer la séance. Elles amènent des choses qu’on n’avait pas prévues.
Ne pas freiner les élèves
Et puis tu parles des élèves qui parlent le moins. Ben justement, il y a des élèves pour qui lever la main, c’est déjà compliqué. Ils n’osent pas, ils hésitent, ils sont dans le contrôle. Ils ont peur aussi de ce moment où on a demandé la parole. Parce que si on demande la parole, tout le monde nous regarde et attend qu’on dise quelque chose de pertinent ou de juste. Alors que noyés dans la parole des autres certains peuvent mieux s’exprimer. Si en plus on ajoute une règle formelle, certains ne parleront plus du tout je pense.
Tu sais quand un enfant parle au milieu d’autres qui parlent, peut-être qu’on n’entend pas ce qu’il dit mais il le dit, il est protégé par le groupe. Quand je lui donne la parole en mode « allez, c’est à toi de parler », c’est bloquant. Et moi je ne veux pas freiner des élèves. Je préfère qu’ils parlent, même si ce n’est pas parfaitement cadré, plutôt que de les perdre complètement.
On régule mais autrement
Alors évidemment, ça ne veut pas dire que je laisse tout faire. Il y a une régulation, mais elle est différente. Je reprends, je redistribue la parole, je fais attention à ce que chacun puisse s’exprimer. Mais je le fais en situation, en fonction de ce qui se passe. Je peux dire : « attends, on écoute untel », ou « laisse-le finir ». Ce n’est pas moins exigeant ou moins rigide, c’est juste moins formalisé.
Ce que j’aime dans cette manière de faire, c’est que ça reste très vivant. On n’est pas en train d’appliquer une règle un peu abstraite, on régule mais autrement. On est dans quelque chose qui se construit avec les élèves, au fil de ce qui se passe. Je me vois comme une cheffe d’orchestre de musiciens qui jouent n’importe comment. Plus sérieusement, je trouve que ça favorise l’engagement en vrai car les élèves participent davantage, ils osent prendre la parole.
Il y a plein de manières d’apprendre à écouter
Ca n’empêche ce que tu dis sur le respect de l’écoute, sur le fait d’apprendre à devenir élève en écoutant les autres. On peut apprendre à écouter autrement que par la règle de la main levée, il y a plein de manières d’apprendre à écouter. On peut travailler le regard, l’attention, le respect de la parole de l’autre sans passer forcément par ce geste de lever la main tu sais.
Après, bien sûr, la question de la régulation formelle se posera mais ils seront aussi plus grands, plus à même de gérer ça. Pour moi en maternelle, ce n’est pas prioritaire. D’abord, il faut que les élèves aient envie de parler, qu’ils prennent confiance. La règle peut venir ensuite, quand le groupe est prêt. Après c’est sûr que c’est fatigant parfois quand ils se mettent à parler tous en même temps.
Le mot du chercheur
Cette controverse met en lumière deux manières de réguler la parole en classe, entre formalisation précoce des règles de prise de parole et valorisation de l’expression spontanée. Lever la main ou accepter les interventions non sollicitées ne relève pas seulement d’un choix organisationnel, mais engage des acceptions différentes du développement langagier et des attendus scolaires, des conceptions différentes de ce qu’est la maternelle, de ce qu’est le métier de maîtresse de maternelle. C’est avec leurs valeurs, leurs normes, et celles de leurs métier, mais aussi avec leurs expériences propres de leurs activités de travail, que Carole et Sonia opèrent des arbitrages, entre gestion du groupe, apprentissage du métier d’élève et mise en jeu de sa fatigabilité. Entre efficacité et efficience.
Frédéric Grimaud
