Émilie : Oui c’est sûr que notre métier est fait de plein d’aléas. C’est pour ça que moi en ULIS j’anticipe énormément. J’ai besoin de tout penser à l’avance, que ce soit les supports, le déroulé, les adaptations possibles, les temps de transition, et même les réactions possibles des élèves. Sinon, je sais que je vais être débordée très vite. Parce que la réalité, c’est qu’en ULIS tout peut partir dans tous les sens. Tu as un élève qui décroche, un autre qui refuse de travailler, un troisième qui ne comprend pas la consigne… et si tu n’as rien prévu, tu passes ton temps à improviser dans l’urgence. Et ça, moi, ça m’épuise.
Anticiper c’est prévoir plusieurs possibilités
Anticiper, ça me permet déjà de poser un cadre. Et ce cadre, il est indispensable pour les élèves aussi. Ils ont besoin de repères stables, de routines, de choses prévisibles. Quand ils savent comment ça va se passer, ils sont beaucoup plus disponibles. À l’inverse, dès que je suis trop dans l’improvisation, je vois tout de suite que ça les insécurise. Ça s’agite, ça décroche, et tu perds le groupe. Et puis anticiper, ce n’est pas juste prévoir une séance, c’est prévoir plusieurs possibilités. C’est pour ça que moi je prépare souvent plusieurs entrées. Si un support ne fonctionne pas, j’en ai un autre, toujours. Si un élève bloque, je sais déjà par quoi passer, Je n’attends pas d’être face à la difficulté pour réfléchir.
C’est une manière de répartir l’effort
Il y a aussi une question de charge mentale. En ULIS, on est sollicité en permanence, un peu comme en maternelle. Si en plus tu dois décider à chaque instant ce que tu fais, comment tu fais, avec qui… tu ne tiens pas. Préparer en amont, c’est une manière de répartir l’effort. C’est pour ça que dans ma classe tout est prêt pour tenir la journée mais aussi j’ai prévu du travail en plus, d’autres séquences sur d’autres sujets. J’ai toujours un plan B de prêt. Parce que parfois tu vois que quelque chose ne marche, ou bien tu as des élèves qui s’opposent à ce que tu proposes, et à ce moment tu as intérêt à leur proposer quelque chose de très différent mais aussi de très construit.
Et ça ben ça se prépare, ça s’anticipe. Tu peux avoir préparé une séquence d’expériences scientifiques par exemple, ça m’est arrivé la semaine dernière, je voulais les faire travailleur sur la lumière et les ombres parce que y’a des élèves qui font ça en inclusion aussi. J’avais tout préparé hein mais de suite j’ai vu que ça ne marchait pas, personne n’était dans l’activité, alors j’ai travaillé sur un album. C’était possible parce que j’avais déjà préparé tout pour cette lecture d’album. Tu réfléchis avant, et en classe tu peux te concentrer sur les élèves.
A la longue, c’est épuisant
Et honnêtement, c’est aussi une manière de minimiser ma fatigue en classe en vrai. Parce que si tu es toujours dans l’urgence, toujours en train de rattraper quelque chose, à la longue, c’est épuisant. Moi, j’ai besoin de savoir où je vais et ce que je fais. Même si je m’adapte un peu, j’ai une direction qui est préparée en amont et en classe je m’appuie sur cette préparation. Après, je ne dis pas que tout se passe comme prévu mais dans ce cas j’ai une autre préparation. Si tu es tout le temps en train de modifier ce que tu as préparé et qu’il n’y a plus vraiment de cadre, ça devient compliqué pour les élèves mais surtout pour moi.
Thomas : Non mais moi aussi je prépare, bien entendu. Mais pas comme toi c’est sûr. Moi j’ai arrêté de penser que ça allait se passer comme prévu, même avec un plan A et un plan B. Le plan, c’est de voir au fur et à mesure. En ULIS, tu peux avoir la meilleure préparation du monde, il suffit qu’un élève arrive en crise, qu’un autre soit absent, qu’un troisième soit complètement épuisé… et ta séance ne tient plus. Du coup, je prépare, mais autrement. Je prépare des choses, des idées, des supports, mais je ne les vois pas comme un déroulé à suivre. Je les vois comme des ressources dans lesquelles je peux piocher.
Plus tu t’acharnes, plus tu perds le groupe
Ce qui compte pour moi, c’est ce qui se passe réellement dans la classe. J’observe beaucoup déjà. L’état des élèves, l’ambiance du groupe, qui est disponible, qui ne l’est pas. Et à partir de là, j’ajuste. Parce que parfois, tu l’as dit toi-même, et tu le vois tout de suite, ça ne prend pas. Tu peux insister, forcer, essayer de faire entrer les élèves dans ta séance, mais ça ne marche pas. Et oui, en ULIS c’est comme en maternelle, quand ça veut pas ça veut pas.
Ça sert à pas grand-chose de forcer, et en plus tu n’as pas de moyens de coercition quoi. Tu ne peux pas dire aux élèves « attention, écoutez bien ça sera dans le contrôle la semaine prochaine » comme tu entends parfois en cycle 3. Eux ils s’en moquent des évaluations, des parents ou je ne sais pas quoi. Tu n’as pas ce type de renforçateurs, il faut qu’ils adhèrent à ce que tu proposes et si ce que tu proposes leur plait pas c’est mort. Et plus tu t’acharnes, plus tu perds le groupe. Alors que si tu acceptes de lâcher, il peut se passer autre chose. Une discussion qui part d’un élève, une activité qui n’était pas prévue, un détour… et là, tu as de vrais moments d’apprentissage.
Cette souplesse est indispensable
Alors c’est sûr que l’idée du plan B c’est pas mal. Mais ça reste un plan et tu peux aussi être prisonnier de ton plan. Moi je préfère voir venir. J’ai en tête où en est chaque élève dans les apprentissages et où je veux les mener bien sûr. Ils ne sont que 12 dans ma classe je les connais bien, certains depuis des années. Donc je peux inventer en fonction du moment. Attention, s’adapter en direct, ce n’est pas ne rien préparer. C’est accepter que la préparation ne soit pas un scénario figé. Après moi je reste entre midi et deux et je peux réajuster des choses qu’on a vu le matin.
Tu vois, par exemple un élève qui rentre d’inclusion et que je vois qu’il n’a rien compris à une notion, ben c’est cette notion qui va être intéressante à bosser. Et ça je peux pas le prévoir. Donc il me faut de la souplesse. Et aussi je pense que c’est essentiel en ULIS parce que les élèves eux-mêmes sont très variables. Leur disponibilité change d’un jour à l’autre, parfois d’une heure à l’autre. Si tu restes trop accroché à ce que tu avais prévu, tu passes à côté de ça. Pour certains élèves, cette souplesse est même indispensable. Si tu es trop rigide, tu les mets en difficulté alors que si tu t’ajustes, tu peux trouver des points d’entrée qui fonctionnent pour eux.
Tu sais quand tu peux lâcher, quand il faut tenir.
Après, bien sûr, ça demande de l’expérience. Moi je sais que j’ai évolué et que je fais plus comme ça maintenant qu’au début de ma carrière. Au début, ça peut être déstabilisant je pense et même angoissant. Mais avec le temps, tu développes des repères, des réflexes et tu sais quand tu peux lâcher, quand il faut tenir.
Et aussi, c’est quand même important, j’ai 2 AESH dans ma classe qui sont au top. Je travaille avec elles depuis 3 ou 4 ans et elles sont elles aussi capables d’improviser un truc cohérent. Et puis dans ma classe j’ai accumulé tout un tas de supports pédagogiques, du matériel, des fiches … et je connais bien mon matériel. Je sais que je peux instantanément trouver le jeu qui va permettre de travailler telle ou telle compétence. Donc ce n’est pas un stress d’accueillir l’incertitude. Je peux éventuellement au dernier moment sortir et faire une séance d’EPS si besoin, leur proposer un album si besoin ou travailler seul avec un enfant. Je sais improviser.
Le mot du chercheur
Cette controverse met en lumière deux manières de se comporter professionnellement face à l’incertitude constitutive du travail en ULIS. Anticiper fortement ou s’ajuster en situation ne relèvent pas que de styles personnels opposés, mais de deux formes de régulation de l’activité qui existent en même temps dans la profession. Chaque enseignant peut se reconnaitre à la fois dans les propos de Tomas ou ceux d’Emilie, entre préparation et improvisation. Nous n’observons pas ici un catalogue de « bonnes pratiques » qu’il faudrait arbitrer, mais la capacité des enseignants à articuler ces deux dimensions possibles de leur activité dans des contextes particulièrement exigeants.
Frédéric Grimaud
