Vous rejetez la notion de « faute », mot qu’utilise volontiers l’Ecole : pour quelles raisons ? par quoi remplacer ce mot ?
Le mot « faute » est culpabilisant, on a l’impression qu’on l’a fait exprès, qu’on est coupable ; cela fait longtemps qu’on privilégie le mot « erreur » (comme dans une « erreur » de calcul) par exemple pour les journals, ils croivent etc. ; mais le plus souvent quand on parle de « faute », il ne s’agit pas d’une erreur, il s’agit de l’usage ordinaire (C’est pas vrai ! C’est les vacances !) ; c’est donc une variante, qui appartient au français « normal » (comme disait Queneau) et qui coexiste depuis très longtemps avec d’autres variantes, qui peuvent appartenir à un autre registre, à un français « normé » (comme Ce n’est pas vrai ! ou Ce sont les vacances), et il n’y aucune raison de les sanctionner comme des erreurs ou comme des « fautes ».
Mais « malgré que » par exemple, est parfaitement bien formé, sur le même moule que « pour que », « selon que », « avant que », etc. Il est employé par de nombreux écrivains depuis le 18e siècle, je les cite dans le livre, Gide s’en vantait même. Ce serait une erreur de le sanctionner, et c’est surtout en France que certains le blâment (il est mieux vu au Canada ou en Suisse).
La grammaire déploie certaines hiérarchies : la langue écrite plutôt que la langue orale, l’écriture littéraire plutôt que l’écriture numérique, le « niveau de langue » soutenu plutôt que familier, le français de la bourgeoisie plutôt que le français « populaire » ou celui des « quartiers », la « langue de Molière » plutôt que « le langage des jeunes » … : de telles représentations vous semblent-elles justifiées ? comment y échapper ?
Cela dépend quelle grammaire ! Dans ce livre, je pointe bien l’ambivalence du terme, avec d’une part la grammaire normative, celle qui recommande un « bon usage », et qu’on peut retrouver dans certains ouvrages scolaires, d’autre part la grammaire descriptive qui montre la diversité des usages, leurs régularités, et leur robustesse à travers les siècles, comme dans la Grande Grammaire du français (GGF), qui explique tout ce qui sous-tend les usages contemporains. Ce n’est pas la grammaire qui déploie ces hiérarchies, ce sont certains groupes sociaux, et certains grammairiens du siècle classique qui ont tenté de promouvoir l’usage d’une classe (la Cour) et d’une région (Paris), et ont partiellement réussi.
Après la Révolution, à partir du 19e siècle, le « bon usage », c’est celui des écrivains français, on commence à parler de la « langue de Molière » et cela fait partie du roman national. Mais Molière était très critiqué en son temps, et lui-même était sans doute trilingue, avec le picard et l’occitan ! Comme le disait Bourdieu, l’adjectif « populaire » employé pour la langue est toujours péjoratif (associé au « grossier », à l’ « inculte ») mais ne s’appuie sur aucune étude sociologique sérieuse. Aujourd’hui par exemple, toute le monde utilise la négation sans « ne » à l’oral, même les académiciens, pas seulement les classes « populaires ».
C’est pourquoi je préfère parler de registre, plus ou moins formel, ou de niveau de formalité, plutôt que de « niveau de langue », qui suppose effectivement une hiérarchie où le bas vaudrait moins que le haut. Mais dans certaines situations, il serait totalement déplacé de vouvoyer et de dire « Viendrez-vous demain ? » Cela créerait une distance sociale, qui pourrait être tout-à-fait vexante… Le « bon usage », c’est celui approprié à la situation.
On peut discuter des étiquettes, par exemple directe/indirecte, ce n’est pas très heureux pour principale/subordonnée, car la subordonnée interrogative peut être un complément d’objet direct, comme dans votre exemple (« On se le demandera »). Mais pour moi ce n’est pas l’essentiel ; avec mon collègue Antoine Gautier, j’assure pour des enseignants et enseignantes du secondaire des formations basées sur la GGF, qui montrent comment faire le lien avec les programmes scolaires. Il nous semble difficile d’enseigner que la négation est bipartite en français (seulement 10% des phrases négatives comportent « ne » à l’oral et moins de 20% dans les écrits spontanés), et difficile aussi de dire que l’interrogation doit commencer par un mot interrogatif : Tu sais quoi ? coexiste avec Que sais-tu ? – ce n’est pas une « faute », et figure depuis longtemps dans les textes littéraires.
C’est important de savoir qu’il y a plusieurs variantes, et qu’elles n’appartiennent pas forcément au même registre, qu’il est mieux vu dans certaines situations d’ajouter « ne » ou « que », comme à un examen. Mais les élèves doivent avoir conscience de la richesse de la langue, qui met à leur disposition un vaste répertoire, plutôt que de se culpabiliser s’ils utilisent telle variante au lieu de telle autre.
Certaines règles scolaires vous semblent devoir être contestées, par exemple celle qui traditionnellement énonce que « le masculin l’emporte sur le féminin » : pourquoi et comment la dépasser ?
Dans ce livre, je montre que l’école n’est pas aussi puriste, ni aussi misogyne, que l’Académie, qui définit jusqu’au 19e siècle le genre féminin comme « le plus noble » parce qu’il est associé à l’homme, et la femme comme « la compagne de l’homme ». Jusqu’en 1900, l’école enseigne qu’il y a deux règles en cas de coordination de noms de genres différents, l’accord au masculin (« des appartements et des chambres meublés ») et l’accord « de voisinage » qui permet donc l’accord au féminin (« avec un courage et une foi nouvelle »), c’est dans l’arrêté du ministre Georges Leygues. Pourquoi ? parce qu’il y a effectivement deux usages, comme déjà en latin, et même chez les grands auteurs classiques : « avec un courage et une foi nouvelle » est un vers de Racine dans Athalie, Molière écrit « toutes les serrures et les verrous du monde », ce serait difficile d’écrire « tous », et jusqu’à Jacques Roubaud (« certaines branches et problèmes »), comment dire « certains branches et problèmes » ?
Je propose donc de réenseigner l’accord de proximité, puisqu’il est toujours vivant avant le nom (c’est une règle « robuste ») à côté de l’accord au masculin, qui est toujours majoritaire pour l’attribut (« Les problèmes et les questions sont nombreux. »). Mais notez que si l’on change l’ordre, l’accord au féminin redevient possible (« Nombreuses sont les solutions et les problèmes… ») !
Certaines règles académiques vous semblent devoir être abandonnées, par exemple, l’accord du participe passé avec le verbe avoir : pourquoi ? par quoi le remplacer ?
Vous avez raison de dire qu’il s’agit de règles « académiques ». Les académiciens du siècle classique n’étaient d’ailleurs pas d’accord entre eux. Vaugelas par exemple proposait de laisser le participe invariable (avec « avoir ») quand il n’était pas en position finale, donc « Je les ai vu à la messe », « la peine que m’a donné cette affaire », etc. C’était sans doute conforme à l’usage, Molière écrivait par exemple « des vers de vous qu’il n’a point trouvé beaux ». Mais l’abbé d’Olivet, un autre académicien, a fini par l’emporter et c’est ainsi qu’on se retrouve avec 44 « règles » d’accord du participe passé, en comptant toutes les exceptions, les compléments « de mesure », les verbes pronominaux, etc. L’école de la 3e République s’en est émue, et dès 1900 le même ministre proposait de laisser le participe invariable, puisque cet accord « tombe en désuétude ». C’était en 1900 ! L’arrêté Haby, de 1976, demande de ne pas sanctionner l’invariabilité du participe suivi d’un infinitif, donc « je les ai vu entrer » ; il est toujours en vigueur.
Le fait est que l’accord avec certains compléments d’objet, et pas d’autres (« J’en ai vu ») nuit en fait à l’apprentissage de la grammaire et à l’apprentissage des règles robustes (comme l’accord sujet-verbe). Tout le monde semble d’accord : l’école passe un temps considérable à enseigner des « règles », qui ne sont appliquées que par moins de 20% des élèves, et moins de 20% des adultes selon nos relevés. On l’entend très rarement (99% des participes n’ont qu’une seule forme à l’oral).
C’est pourquoi le Conseil des langues de Belgique, la fédération internationale des professeurs de français (FIPF), le Conseil Scientifique de l’Education nationale (CSEN), entre autres, recommandent de s’en tenir à deux règles simples : invariabilité avec « avoir », accord avec le sujet avec « être » (« elle s’est inscrite »). L’invariabilité du participe avec « avoir » figure même dans les nouvelles règles du Bescherelle de mars 2026 (« je les ai vu »). C’est l’édition québécoise mais j’espère que l’édition française suivra. Cette invariabilité ne devrait plus être sanctionnée comme une « faute ».
« Leçon de grammaire » ou « dictée » : quel regard portez-vous sur les exercices traditionnels de l’Ecole en matière d’enseignement de la langue ?
Cela fait longtemps qu’on dit que la dictée est un outil d’évaluation commode, mais pas un très bon outil pédagogique. Ce n’est pas en se pesant tous les jours qu’on grossit ou qu’on maigrit (selon le but recherché) ! Si l’on veut enseigner l’orthographe, c’est par un enseignement explicite des règles de correspondance entre lettres et sons (entre graphèmes et phonèmes), en commençant par les mots les plus fréquents et les plus réguliers (« ami » plutôt que « cahier »), et pas par les homophones, voir par exemple les travaux de Liliane Sprenger-Charolles et notre rapport de juin 2024. Et puis la dictée, c’est généralement sur le texte d’un autre, à apprendre. Je préconise donc aussi des exercices de production, en demandant ensuite à l’élève de se relire, de se corriger, par exemple en binôme…
Mais je vois aussi dans certains manuels ce qu’on appelait au 19e siècle des « cacographies », c’est-à-dire des textes imprimés avec des formes erronées que l’élève doit corriger. Ca imprime en fait des erreurs. Si l’on veut faire accorder des verbes, il vaut mieux insérer dans le texte des infinitifs (à accorder) que des formes erronées. Comme le montrent les études du CSEN, par exemple, il est important d’avoir un enseignement explicite des règles d’accord, et j’ajouterai qu’il est important de faire entendre ces règles, qui s’appliquent aussi à l’oral : « je vais manger » – et non « mangé » – parce que « je vais boire » – et non « bu » ; certains verbes sont suivis du subjonctif, « il faut que j’aie » – et non « que j’ai » – parce qu’ « il faut que je prenne » – et non « prends ». L’oral n’est pas une version déficiente de l’écrit, et peut aider à enseigner l’écrit.
Le personnel enseignant peut avoir tendance à se considérer comme « gardien du temple » grammatical : comment le convaincre que sa mission n’est pas de générer chez les élèves de l’insécurité linguistique, plutôt de donner le pouvoir de faire du français une langue vivante ?
C’est une question importante, car on demande beaucoup aux enseignantes et enseignants : d’une part enseigner l’orthographe, qui est l’une des plus complexes – et des plus archaïques – des langues européennes, cela prend des années, et on n’a jamais fini, avec les mots rares, les exceptions etc., d’autre part enseigner la grammaire, et toutes ces étiquettes, qui sont parfois un peu trompeuses, enfin enseigner les registres de langues, et là c’est important de faire entendre qu’on a besoin de plusieurs registres, comme de plusieurs accents – on ne parle pas de la même façon chez soi et au travail, on n’écrit pas de la même façon à ses amis et à l’école, sans exclure, sans décréter « ce n’est pas du français », « on n’a pas le droit de dire « quoi » », etc. Cela me navre quand des élèves qui ont toujours vécu en France ou dans un pays francophone, qui ont un vocabulaire riche, qui maitrisent des constructions complexes, qui lisent beaucoup, me disent « je suis mauvais en français ». Cela veut dire le plus souvent qu’ils sont mauvais en orthographe, ce n’est pas du tout la même chose.
Mais ce n’est pas facile de sortir de cette tradition normative, et centrée sur l’écrit, surtout pour les enseignants qui n’ont pas de formation en langue, ni en histoire de la langue. C’est pourquoi j’ai enregistré avec mon collègue Gilles Siouffi un cours en ligne sur le site du Monde sur l’histoire du français, et nous allons proposer au ministère des webinaires, qui seraient très utiles aussi aux enseignants de philosophie, d’histoire, etc.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Anne Abeillé, La Grammaire se rebelle, Le Robert, 2026, EAN 9782321019077
Sur le site de la maison d’édition
Dans le Café pédagogique :
Grande Grammaire du Français : changer la relation à la langue ?
Orthographe : le CSEN veut réformer ses règles et son enseignement
Pour enseigner une langue française bien vivante
Autres liens utiles :
Bescherelle, L’art de conjuguer, Hurtebise, 2026
Haby, René. Arrêté du 28-12 1976 relatif aux tolérances grammaticales et orthographiques, 1976
