Pendant des décennies, l’École a pu s’appuyer sur la parole irremplaçable des survivants, comme l’était votre père. Aujourd’hui, c’est vous, la deuxième génération, qui franchissez le seuil des classes. Que transmettre quand on n’est plus le témoin direct, mais le passeur d’une mémoire familiale ?
J’ai la chance d’avoir pu travailler longuement sur les histoires respectives de mon père et de ma mère. D’abord comme éditeur, en publiant les mémoires de guerre de mon père, chez Stock (en 2024). Ensuite, comme auteur et scénariste, en réussissant à sortir, en 2025, un livre et un film réalisé par Nils Tavernier (La vie devant moi) racontant l’histoire folle de ma famille maternelle cachée, pendant deux ans et un mois, en plein Paris, entre juillet 1942 et août 1944. Je suis donc très au fait de ce qu’ils ont vécu et sans en être le témoin direct, je me considère effectivement comme un passeur particulièrement capable de raconter. Et de raconter encore. Enfin, cette mémoire familiale est en vérité universelle. Leurs histoires sont constitutives de notre Histoire.
Je suis universitaire. Docteur en science politique, j’ai, au contraire, commencé par l’enseignement ! J’ai enseigné à l’Université, à la Sorbonne, dès les années 80 ; puis j’ai ensuite été nommé Maître de Conférences titulaire à l’Université de Montpellier. J’ai ensuite quitté l’Université. J’ai donc une très longue pratique qui me permet d’apprivoiser, sans difficultés, des salles ou des amphithéâtres.
Quant à l’Histoire, je l’ai étudiée dans le cadre de mes études en science politique, mais je continue à m’y intéresser, en lisant les travaux récents des historiens sur la période 1940/1945. J’avais d’ailleurs demandé à Denis Peschanski de préfacer le livre de mon père, de manière à ce que cet historien, Directeur de recherche émérite au CNRS, valide son récit. Je travaille aussi avec l’historien Laurent Joly, lui aussi Directeur de recherche au CNRS, autour de ce qui concerne la rafle du Vel d’Hiv., moment crucial de notre Histoire.
Que vous ont appris ces échanges sur les adolescents d’aujourd’hui, et comment réagissent-ils face à l’histoire de vos parents ?
C’est à chaque fois formidable. Passionnant de voir des salles silencieuses, attentives, respectueuses. Touchant de lire de l’émotion dans les regards de ces ados. Édifiant de constater qu’ils ne demandent qu’à apprendre. Important d’affirmer, haut et fort, que je ne rencontre strictement aucune difficulté à parler de la Shoah et des juifs, contrairement à ce que l’on entend parfois. J’ajoute que leurs questions sont toujours intéressantes et parfois surprenantes.
Votre venue est à chaque fois le fruit du travail d’un enseignant qui a préparé le terrain à bout de bras, souvent sans soutien de sa hiérarchie. Comment concevez-vous votre rôle à leurs côtés ?
Je suis un électron libre qui n’attend la validation d’aucune hiérarchie. Si j’avais envisagé de passer par le « centre » et l’administration, je ne serais pas allé, depuis janvier, à Bruxelles, à Mauguio, à Jeanson de Sailly (Paris), à Aix-en-Provence, à Pontoise, à Alençon, à Montrouge, à Marseille, à Croissy sur Seine, à Mussidan, au CERENE avec des dys… Et je vais continuer à la rentrée prochaine, j’ai déjà des demandes ! Je suis un modeste compagnon de route de nos enseignants qui accomplissent un boulot difficile, dans des conditions parfois compliquées.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
