Une journée à part
La rentrée scolaire s’accompagne pour chaque enseignant.e de sentiments partagés : excitation de (re)commencer une année « à zéro », mais aussi appréhension de devoir (re)construire une relation de confiance avec ses élèves, ou d’avoir à gérer des situations à même de susciter du tracas, voire de la détresse. C’est cette ambivalence, entre répétition et nouveauté, entre lieux communs et imprévus, qui donne à cette période de l’année sa coloration si particulière.
Les recettes miracles ne manquent pas pour nous dire comment aborder ce moment décisif. Et à raison : il est capital d’avoir conscience de l’importance de la première journée de cours dans une année scolaire. Néanmoins, quiconque s’est déjà retrouvé.e dans une salle de classe, le premier jour de cours, avec trente paires d’yeux scrutant ses faits et gestes, sait à quel point les idées de départ peuvent être facilement mises à mal…
Si toutes les situations ne se valent pas, si elles diffèrent les unes des autres, si les recettes toutes prêtes ne sont jamais en mesure de faire face à l’imprévu, il n’en reste pas moins que certaines choses, le jour « J », doivent être prises en compte et demeurer à l’esprit afin d’éviter au maximum les impairs dommageables. Rien n’est en réalité irrécupérable à la fin de cette journée. Néanmoins, cela nécessitera quelques efforts par la suite dont on aimerait se dispenser.
Quelques rappels
Au premier chef, il convient de se rappeler que le premier jour de classe est bel et bien une journée à part. La première impression conditionne, on le sait, tant de préjugés plus ou moins fondés, et la rentrée des classes ne déroge pas à ce constat assez évident. Les enfants, plus encore que les adultes, ont cette capacité à estimer la personne qu’ils ont face à eux avec une acuité redoutable. Cette estimation, cette prise de contact, s’effectue dès les premières secondes où leur regard se portera sur vous. Votre posture, votre allure vestimentaire, votre expression faciale, votre démarche : tous ces éléments seront observés et analysés dès les premiers instants.
Aussi, en fonction de l’image qu’il ou elle souhaite renvoyer de lui-même ou d’elle-même et de sa classe, l’enseignant.e devra être attentif.ve à toutes ces variables afin qu’elles puissent correspondre, autant que possible, à celles que les élèves seront amenés à connaître et à reconnaître tout au long de l’année. L’école, aujourd’hui plus qu’à n’importe quel moment par le passé, doit être un lieu sécurisant. Gardons à l’esprit que les élèves la fréquentent presqu’autant qu’ils ne passent du temps chez eux !
En second lieu, l’organisation de la première séance est primordiale afin que les élèves repartent en fin d’heure avec le minimum d’interrogations ou d’incertitudes. Agir clairement, verbaliser les attendus, fixer les règles et dessiner avec le plus de précision possible le cadre de travail que les enfants seront amenés à retrouver quasi quotidiennement : autant d’étapes qui doivent jalonner une heure ou une demi-heure d’introduction. Pas besoin de diaporama surchargé ou de liste indigeste avec des dizaines de points que la plupart des élèves ne trouveront aucun intérêt à retenir. Mais rappeler à l’oral quelques éléments essentiels de la vie en classe, quelques lieux communs sur la façon de se comporter à l’école, ou faire signer un court règlement qui évoque quelques attendus de l’année scolaire en termes de travail personnel et de relation aux autres : voilà qui peut amplement suffire à faire de la première séance un étalon auquel les élèves seront par la suite amenés à se référer.
En traquant les non-dits et les zones d’ombre sur le fonctionnement de son cours, un.e enseignant.e instaure avec ses élèves, très rapidement, une relation de confiance, voire déjà de confort, car on est toujours mieux préparé.e à ce que l’on sait pouvoir rencontrer.
A l’écoute
Enfin, l’enseignant.e comme ses élèves doivent se souvenir que l’école n’est pas un lieu où l’on agit avec une scrupuleuse exactitude, où l’on grandit et l’on s’améliore avec une constance permanente et millimétrée. Pour les enfants comme pour les adultes, il y a des jours « sans » : des jours de fatigue, des jours d’incertitude, des jours de démoralisation… Que les élèves aient conscience que nous, en tant qu’adultes, avons conscience de tout cela et sommes à leur écoute. Voilà qui constitue une première étape vers la construction d’une relation de confiance, amenée si possible à se solidifier tout au long du reste de l’année.
Rester à l’écoute, ouvert.e, capable de se remettre en question quand cela est nécessaire : autant de preuves données à nos élèves de notre capacité à bien exercer notre métier, du moins de manière légitime. Comme enseignant.e, le respect ne s’obtient pas spontanément, comme par magie. Il est au contraire le résultat d’une longue chaîne de comportements et de manières d’agir que seule la régularité dans le temps permettra de rendre concret. Que l’enseignant.e se garde, en outre, de vouloir « être aimé.e » de ses élèves, et qu’il ou elle agisse en éducateur.ice, non en substitut des parents.
En définitive, la rentrée scolaire n’est ni un examen que l’on réussit ou que l’on rate en une journée, ni la première pierre d’un édifice qui ne tolérerait aucune reprise par la suite. C’est un jour à aborder comme la rencontre entre un adulte et un groupe d’élèves appelés à se connaître, à s’ajuster, à se faire confiance. L’enseignant.e chevronné.e y retrouve des repères éprouvés ; le ou la novice y expérimente, souvent dans un mélange d’excitation et d’appréhension, les premiers gestes d’un métier qui s’apprend tout au long de la vie. Dans les deux cas, mieux vaut garder à l’esprit que cette journée, aussi décisive soit-elle, n’est qu’un point de départ : le climat de classe, l’autorité, la confiance se construisent bien sur la durée, séance après séance. Bien au-delà des « centaines de choses » que l’on redoute d’oublier le premier jour de cours !
Corentin Huneau
