« Lecture jeunesse » est une association méconnue de beaucoup : quelles en sont les origines et les ambitions ?
Lecture Jeunesse est une association qui agit depuis plus de cinquante ans pour transmettre le goût de lire, d’écrire aux adolescents, en particulier les plus fragiles. Son ambition est de lutter contre les inégalités culturelles et le décrochage scolaire en s’appuyant sur les pratiques réelles des jeunes et sur une conviction forte : la lecture et l’écriture restent des leviers essentiels d’émancipation.
L’association a été fondée en 1974 par des bibliothécaires, au moment même de la création des CDI dans les établissements scolaires. Ce lien historique témoigne de la proximité que Lecture Jeunesse entretient depuis toujours avec les professeurs documentalistes, les enseignants et les bibliothécaires. C’est avec eux que LJ travaille et construit ses actions.
Lecture Jeunesse a pour ambition de rendre la lecture plus vivante, plus collective et davantage connectée aux centres d’intérêt des jeunes. Cette démarche passe autant par la production de connaissances sur les pratiques des adolescents que par le développement de dispositifs concrets menés avec les enseignants, bibliothécaires et éducateurs, sur le terrain.
Depuis l’origine, l’association publie la revue Lecture Jeune, qui vise, encore aujourd’hui, à mieux faire connaître les pratiques culturelles des adolescents. Progressivement, Lecture Jeunesse a développé des formations à destination des bibliothécaires et, dès 2010, des projets de terrain pour agir concrètement auprès des jeunes avec les enseignants. En 2017, sous l’impulsion du ministère de la Culture, l’association a créé l’Observatoire de la lecture et de l’écriture des adolescents. Son rôle est d’outiller les professionnels par la production et la diffusion des travaux de recherche sur les pratiques culturelles et numériques des jeunes et de faire connaître les médiations intéressantes.
L’observatoire a également pour rôle d’analyser les nouveautés de l’édition pour la jeunesse. Environ 600 critiques de livres sont publiées annuellement pour faciliter les acquisitions de CDI et bibliothèques et aider à conseiller les jeunes en prenant en compte leurs niveaux de lecture et leurs centres d’intérêt.
Les travaux que nous menons à Lecture Jeunesse invitent plutôt à dépasser les discours alarmistes sur « les jeunes qui ne lisent plus ». Les pratiques de lecture des adolescents ne s’effondrent pas, elles se transforment. Ce qui change surtout, ce sont les supports, les formats et les usages. Les adolescents lisent des romans, des mangas, des webtoons, des contenus sur les réseaux sociaux, des articles en ligne, des fanfictions… Beaucoup de contenus numériques, en ligne, souvent sur leur téléphone. Ce qui leur permet aussi d’insérer des moments de lecture dans un emploi du temps fractionné entre l’école, les devoirs, les responsabilités familiales et d’autres loisirs. Or ces pratiques sont souvent invisibilisées parce qu’on réduit encore la lecture au seul livre imprimé. Des enquêtes montrent même que les lecteurs et lectrices qui pratiquent la lecture « loisir » passent aussi beaucoup de temps sur écran, ce qui montre que les deux activités ne sont pas toujours antinomiques.
Les travaux de notre Observatoire visent à identifier et rendre visibles ces pratiques pour mieux les accompagner parce que les adolescents attendent des médiations plus proches de leurs usages, ils visent également à identifier les obstacles et les leviers. Bien sûr, il existe des fragilités réelles et nous ne les nions pas : la baisse de la lecture avec l’âge, les fortes inégalités sociales et de genre, ou encore la difficulté croissante à maintenir une attention longue. Ces constats ne doivent pas conduire au catastrophisme et à l’immobilisme. Ils nous obligent surtout à repenser les manières de transmettre le goût de lire.
Parmi vos actions phares, il y a le dispositif « Numook » : de quoi s’agit-il ?
Numook est né de la volonté de remobiliser les adolescents autour de la lecture en utilisant le numérique comme levier. Concrètement, ce projet engage les élèves du secondaire dans la création collective d’un livre numérique sur une année scolaire. Ils sont encadrés par une équipe pédagogique pluridisciplinaire (parce que la lecture n’est pas que l’affaire des enseignants de lettres et des professeurs documentalistes). Un partenariat se construit également avec la bibliothèque ou la médiathèque de proximité. Les jeunes choisissent une thématique, lisent un certain nombre de ressources (livres, supports numériques, livres audios…) pour trouver l’inspiration, ils écrivent à plusieurs mains, conçoivent les enrichissements graphiques et sonores et mettent en forme leur production sur une plateforme numérique. C’est un projet complet qui engage les adolescents dans un processus créatif et leur permet de découvrir la chaîne du livre.
Grâce à son approche active et collaborative des apprentissages, Numook transforme le rapport des jeunes à la lecture et à l’écriture et contribue à développer des compétences clés pour leur parcours scolaire.
L’événement 100% ado est une étape clé qui permet aux jeunes d’entrer dans une démarche réflexive, de prendre conscience du parcours réalisé avec Numook. Cette année, nous avons fait évoluer le format en invitant les élèves à monter sur scène pour présenter leurs projets après un temps de préparation avec un professionnel de l’oralité. Cette restitution a une visée pédagogique : entraîner les adolescents à la prise de parole en public.
Les ebooks sont publiés dans les collections Numook sur le site de Lecture Jeunesse, ce sont des centaines de réalisations toutes plus créatives les unes que les autres. Faire un choix parmi ces productions n’est pas aisé, je prendrai trois exemples : Bois et co : orientation autour des métiers du bois montre combien les travaux réalisés par les élèves des filières professionnelles (classes prépa métiers, lycées professionnels, agricoles, centre de formation des apprentis) témoignent toujours d’une volonté de faire connaître leurs filières et d’en valoriser les enjeux ; Océans et mers en danger, réalisé par des 5es du collège Charles le Goffic à Lannion, illustre ces « cahiers de chercheurs » par lesquels les élèves essaient d’informer le lecteur sur des sujets qui nous concernent tous et toutes comme la préservation de la planète ; Je m’appelle Anaïs, réalisé par les élèves du dispositif ULIS au collège Fontaines Bouillantes en Guadeloupe, montre que certains projets deviennent l’occasion, pour les adolescents, de faire entendre leurs voix sur des sujets qui les préoccupent comme le harcèlement.
Quelles sont vos autres actions susceptibles d’intéresser nos collègues enseignant·es ?
Nous développons d’autres programmes éducatifs sur des formats plus courts.
Le premier, Utop, propose aux adolescents de devenir les auteurs de futurs possibles grâce à un parcours d’écriture créative et collaborative qui donne vie à un récit de science-fiction. Ils imaginent des sociétés utopiques ou dystopiques et interrogent des sujets contemporains majeurs (avancées technologiques et IA, crise climatique, enjeux historiques). Le projet permet d’articuler le programme scolaire aux pratiques culturelles des adolescents, via l’usage de ressources transmédia (jeux vidéo, films, séries, livres…).
Le second dispositif invite les adolescents à analyser l’information pour produire un podcast. Les jeunes apprennent à structurer leur raisonnement et à débattre à partir de questions scientifiques et sociétales relatives à l’intelligence artificielle ou à l’écologie. Ce projet propose une approche concrète de l’éducation aux médias et à l’information dans un format attractif, en phase avec les pratiques des adolescents.
Nous proposons également des formations pour aider les professionnels à mieux comprendre les pratiques culturelles et numériques des adolescents. Les travaux de recherche de notre Observatoire sont accessibles gratuitement sur le site de l’association. Le Phare LJ donne accès à des critiques d’ouvrages de littérature adolescente et à des articles d’analyse sur les pratiques des jeunes. Trois fois par an, nous organisons également les Paniers du médiateur, des webinaires qui partagent les actions de médiation des professionnels autour de grands enjeux qui touchent les adolescents, pour n’en citer que deux : « IA, jeunes et éducation : Décryptage et actions concrètes » ou encore « La santé mentale des adolescents : que peuvent la lecture et l’écriture ? ». Les réflexions et la veille de l’Observatoire sont aussi mobilisées via un colloque (cette année le 10 novembre à la maison de la Poésie à Paris) et dans une newsletter mensuelle.
De manière générale, quels conseils donneriez-vous pour revitaliser les pratiques et élargir les horizons de la lecture dans le milieu scolaire ?
Pour renforcer les pratiques de lecture à l’école, il est essentiel de partir des usages réels des adolescents. Cela suppose de diversifier les supports, en développant davantage la lecture numérique, en proposant systématiquement des œuvres écrites spécifiquement pour la jeunesse et en tenant compte des centres d’intérêts des adolescents pour mieux les orienter vers la lecture.
Il est nécessaire d’adapter les temps de lecture en classe pour qu’ils répondent au fonctionnement des jeunes : proposer des espaces où lire n’est pas une activité solitaire et silencieuse, mais un acte partagé, une expérience collective. La lecture ne doit pas être une injonction mais une invitation.
Les jeunes s’engagent davantage lorsqu’ils ont l’opportunité de devenir acteurs : il est essentiel de proposer des pédagogies plus participatives et créatives pour redonner du sens à la lecture. L’enjeu aujourd’hui est moins d’opposer le livre aux écrans que d’articuler la lecture à des pratiques déjà existantes que nous devons légitimer. L’enjeu est de redonner à la lecture une place vivante et désirable en montrant qu’elle répond à des besoins réels : s’évader, comprendre le monde ou mieux se connaître. La lecture ne doit plus être perçue uniquement comme une contrainte mais comme une expérience porteuse de sens.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Le site de l’association Lecture Jeunesse
Numook Bois et co : orientation autour des métiers du bois
Numook Océans et mers en danger
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