Panique à bord ? L’académie de Dijon lance une politique de ressources humaines particulièrement originale à partir de la rentrée 2025 : l’Inspection Pédagogique Régionale de lettres y propose aux enseignants et enseignantes de toutes disciplines de passer une « attestation de compétences » qui leur permettra d’« assurer un enseignement du français dans le second degré, et plus particulièrement dans les classes de collège ». Validation des Acquis de l’Expérience à l’échelle de l’Education nationale ? Solution de pis aller face aux difficultés de recrutement ? Nouveau coup de butoir administratif contre les statuts et la reconnaissance du métier ? L’annonce, qui oriente le métier vers la bivalence, a suscité l’effroi et la colère chez bien des enseignant·es.
L’attestation
La « commission de validation » sera essentiellement composée d’IA-IPR de lettres. Elle devra « avoir à l’esprit que les candidats ne sont pas spécialistes de la discipline et se trouvent donc dans une démarche d’ouverture à un nouveau champ disciplinaire et de formation. » Les candidat·es doivent avoir suivi « des études littéraires » à un moment ou un autre de leurs parcours. Pour candidater, il faut présenter un rapport écrit de 5 pages maximum et non évalué en tant que tel : il doit mettre en valeur « des expériences d’enseignement, éventuellement en Lettres » ou « tout autre élément tangible marquant l’intérêt du candidat pour la discipline Français et son enseignement ». La procédure comprend ensuite un entretien : présentation d’une séquence et d’une séance « déjà menée ou envisagée, que le candidat aura préalablement préparées », échange autour de la connaissance des programmes et « les connaissances didactiques ou, tout au moins, la capacité à exercer un jugement réflexif sur sa pratique ou ses projets pédagogiques ».
Des « points de vigilance » marquent les limites de cette mobilité professionnelle : « l’obtention de cette attestation ne vaut pas autorisation à enseigner le français de façon systématique et pérenne » ; « pour s’ajuster à l’ensemble des besoins dans toutes les disciplines et à leur évolution », l’autorisation sera renégociée chaque année « dans un dialogue entre le chef d’établissement et les inspections pédagogiques régionales concernées » ; l’attestation n’est valable qu’au niveau académique.
Les réactions
L’annonce de cette expérimentation a suscité bien des commentaires chez les enseignant·es. « Je reçois des dizaines et des dizaines de messages de collègues, et c’est vraiment la colère qui domine et l’affliction : mettre un pansement sur une plaie béante et déconsidérer encore une fois une profession et une matière malmenées ». « Alors que vient de sortir le rapport accablant de la cour des Comptes sur l’état général de l’enseignement primaire, l’Etat continue de rendre l’enseignement, notamment dans le secondaire, toujours plus low cost. » « C’est ainsi que la bivalence des enseignants va se mettre lentement, mais sûrement en place. »
Certain.es craignent qu’une telle proposition puisse tenter des collègues : « Un Pacte bis ou CAPES Bivalent sans l’avoir passé. Beaucoup d’enseignants, financièrement dans le besoin, y adhéreront. On joue avec la paupérisation du métier d’enseignant. Tant pis si la matière est massacrée. Seul importe qu’il y ait un enseignant devant les élèves. » « A Dijon, en collège, pas de remplaçant en français (ni TZR, ni contractuels, ni vacataires disponibles). Ma collègue est remplacée par une jeune femme diplômée en… communication et sans aucune expérience. Elle enseigne des bêtises et ne tient pas ses classes. C’est un naufrage. » « T’aimes les plantes, non ? Hop hop hop : en SVT ! »
Et les professeur·es de lettres en particulier expriment le sentiment d’une disqualification professionnelle : « J‘ai mal à ma matière traitée ainsi ! Quid de notre expertise ? De la transmission de notre passion ? Du plaisir d’écrire et de lire ? D’argumenter, d’exprimer des émotions ? On réduit le français à peau de chagrin. » « C’est très grave ! Plutôt que d’aligner quelques milliards pour revaloriser les profs et mettre fin à la pénurie, le rectorat de Dijon invente une attestation pour que les profs d’autres disciplines puissent boucher les trous en français. »
Difficile de prévoir si l’expérimentation, pour le moment limitée à une matière et à une académie, sera abandonnée ou généralisée. Dans tous les cas, elle est le symptôme d’une grave maladie : l’impuissance administrative à affronter la pénurie d’enseignant·es. Signalons cet autre exemple : dans un collège des Landes, pour pallier l’absence d’un professeur de français en arrêt maladie, les parents ont été invités à acheter des cahiers d’exercice et les élèves à suivre des cours sur YouTube. Dans tous les cas aussi, l’expérimentation de l’académie de Dijon apparait révélatrice d’un moment politique : un choix de gouvernance qui pour affronter la question de l’attractivité du métier préfère le dévaloriser plutôt que de le revaloriser.
Djéhanne Gani
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