Vous avez créé un profil Instagram pour l’héroïne de la nouvelle La parure, que vous avez nourri d’images créées par l’IA : comment les avez-vous réalisées ? que représentaient-elles ?
J’ai commencé par créer l’identité visuelle de mon personnage grâce à Bing image Creator. Il s’agissait de portraits et de tableaux. L’on pouvait voir Mathilde Loisel dans son quotidien ou du moins, dans le quotidien qu’elle souhaitait montrer. Il ne s’agissait pas tant de scènes de la vie quotidienne que de moments bucoliques (un pique-nique) ou de moments festifs caractéristiques de la vie mondaine au XIXème siècle (un bal).
En quoi l’observation de ces images a-t-elle permis d’interroger avec les élèves les biais de l’IA ?
Les portraits créés se sont révélés stéréotypés et ont permis d’interroger les biais esthétiques et culturels de l’IA. Mathilde avait la taille extrêmement fine, des lèvres pulpeuses et une chevelure abondante. Sur l’une des images, on peut voir la jeune femme associée à des éléments de la nature : les fleurs dans ses cheveux rappelaient le motif de sa robe qui elle-même était un écho à la rose qu’elle cueille dans un jardin… Nous étions loin de l’esthétique réaliste !
Je souhaitais mettre en évidence la manière dont les outils numériques façonnent notre perception du réel. Nous rejoignions là les enjeux de l’éducation aux médias.
Je songe enfin aux biais historiques. L’IA n’a pas toujours produit une image correspondant à l’époque de notre récit. J’ai remarqué un anachronisme sur le tableau du pique-nique : on y voit un kiwi. L’image est modernisée automatiquement.
Vous avez amené les élèves à réfléchir sur les images susceptibles de remplacer celles de l’IA : qu’ont-ils proposé ? en quoi ces échanges ont-ils été intéressants ?
Là est la difficulté : les élèves ont eu de la peine à proposer des éléments culturels susceptibles de remplacer les images générées par l’IA. Il a fallu les guider très étroitement. Les convaincre de la nécessité de les remplacer n’était pas malaisé. Ils se sont aperçus d’eux-mêmes de la dimension stéréotypée des représentations féminines proposées.
Ce travail s’est prolongé par « un temps de recherche et un temps d’écriture » : en quoi a consisté précisément ce travail ?
Le temps de recherche consistait par exemple à sélectionner des tableaux réalistes du XIXème. Un élève a ainsi pu poster « La classe de danse » de Degas pour illustrer une possible visite de notre héroïne à l’opéra Garnier. Une autre élève a cherché des œuvres musicales.
Afin de nourrir le compte de Mathilde Loisel, j’ai proposé à ma classe d’intégrer des commentaires. Je leur ai demandé de prendre en compte la classe sociale à laquelle appartenait leur personnage : la bonne de Mathilde ne pouvait s’exprimer comme Mme Forestier. Leurs niveaux de langage ne pouvaient être les mêmes. Si ce travail d’écriture s’est révélé un peu succinct, les élèves ont pris du plaisir à endosser ce rôle. Les commentaires étaient souvent assez comiques (je songe au personnage de l’admirateur secret de Mathilde ou à la bonne de Mme Forestier, en colère contre les bourgeois).
On connait, notamment grâce à Véronique Larrivé, la pertinence pédagogique des journaux de personnages : un tel « journal » numérique de personnage sur un réseau social vous semble-t-il présenter les mêmes intérêts ?
Il me semble que la création du journal d’un personnage est toute aussi intéressante dans un format numérique. Ce travail participe lui aussi à la compréhension du récit. Il fait vivre l’univers fictionnel : le monde de la littérature rejoint le monde des adolescents. Il favorise l’empathie fictionnelle. Je garde en mémoire cette remarque amusante d’une élève lors de la présentation du profil de Mathilde Loisel : « Mais madame, Mathilde n’a aucun abonné ! C’est triste ! Il faut lui construire un réseau ». La dimension numérique permet d’intégrer une problématique supplémentaire : celle de l’identité numérique. Le numérique permet également, on le sait bien, d’engager les élèves et favorise la motivation. Les élèves de 4ème sont familiers des outils numériques et la prise en main de l’outil informatique ne pose pas de problème dans le déroulement de l’activité (contrairement à ce qui pourrait se produire avec des élèves plus jeunes).
Créer les traces numériques d’un personnage fictif permet aux élèves de prendre conscience de la façon dont on construit une identité numérique puisqu’ils doivent choisir quoi montrer et comment le montrer. Cela leur permet également de réaliser le décalage entre l’image publique et la réalité. C’est, à mon sens, un levier intéressant pour amener les élèves à analyser, avec recul et esprit critique, la manière dont ils façonnent leur propre identité en ligne. Tout ceci dans un cadre ludique et détourné pour aborder des questions essentielles de l’EMI.
Mathilde Loisel cherche à être perçue comme appartenant à un milieu social supérieur. De la même manière, les élèves peuvent réaliser que la gestion de leur image en ligne peut influencer la perception qu’ont les autres d’eux. On peut alors les amener à réfléchir : « Suis-je en train de construire une image authentique ou celle-ci est-elle dictée par des attentes extérieures ? »
Au final, quels conseils donneriez-vous à des collègues tenté·es par une semblable expérience ?
Je conseillerais tout d’abord d’avertir les familles ainsi que la direction de l’établissement. Il ne s’agit pas de faire l’apologie d’Instagram. Il me semble très important de s’assurer qu’ils comprennent la dimension pédagogique et didactique du projet. Faire apparaître le lien avec les programmes scolaires et souligner que le projet s’inscrit dans une démarche d’éducation aux médias me semble important. De fait, un travail préalable avec le/a professeur/ e documentaliste est essentiel à la fois pour les élèves et pour les enseignants. Chercher une image libre de droits, créer une fausse adresse mail, réfléchir au profil numérique de chacun sont des compétences que ne possède pas forcément un enseignant de Lettres. Un travail en coopération me paraît nécessaire.
Enfin, le compte Instagram doit être géré par les professeurs.
Vous-même considérez-vous un réseau comme Instagram comme une « fiction pour interroger le réel » ?
Oui, tout à fait. Instagram ne repose-t-il pas sur une mise en scène de soi ? Chacun n’y reconstruit-il pas un récit textuel et visuel de sa propre vie ? Je crois que les stories peuvent être considérées comme des éléments narratifs. Instagram permet ainsi d’interroger la différence entre le vécu et l’image projetée : les filtres en sont un bon exemple.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Le compte Instagram de Mathilde Loisel
Le compte Instagram de Charles Loisel
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