« Un dessin pour les sentinelles »
Dans la presse Emmanuel Macron, lors de son interview sur RTL/M6, appelait à « renforcer le pacte armée-Nation », et à « donner à la jeunesse un nouveau cadre pour servir au sein de nos armées et répondre à son envie d’engagement ». Quelques jours plus tôt, c’est le nouveau chef d’état-major, Fabien Mandon, qui lançait un avertissement glaçant : la France doit se préparer à une « guerre réaliste », impliquant « la perte possible de nos enfants ».
Tout cela est parfaitement cohérent avec l’explosion du budget militaire, dépassant les 400 d’euros, pendant que nos classes sont surchargées, que nos collègues démissionnent par milliers ou que l’école inclusive souffre d’un manque criant de moyens. Et voilà que l’Education Nationale invite les enseignant.es à participer à l’opération « Un dessin pour les sentinelles » dans un e-mail où l’on apprend qu’« au moment des fêtes de fin d’année 2025, de nombreux soldats seront déployés sur l’ensemble du territoire national » afin de « protéger la population ». Il faudrait donc leur envoyer « un dessin d’enfant accompagné d’un message », « façon de marquer notre soutien et notre reconnaissance », « un geste de solidarité » et « une façon pédagogique de sensibiliser les élèves aux missions de la France ».
Alors si en plus c’est pédagogique… comment refuser ?
Voici surtout pourquoi il faut refuser. Je passe rapidement sur la question élémentaire de la Laïcité (oui, nous avons une charte affichée dans les écoles sur le sujet). La DSDEN ne proposera sans doute jamais à mes élèves de faire un dessin pour soutenir les militaires qui « protègent la population » pendant les fêtes de Hanoukka ou de l’Aïd. Je passe aussi sur le déni de réalité sociale. Rappelons que 8,5 % des enfants en France vivent une « privation matérielle spécifique », cumulant au moins trois types de privations : ressources, logement, loisirs, chauffage etc. Non, tous nos élèves ne se gavent pas de foie gras/saumon/champagne le 24 décembre et des milliers d’entre eux passeront cette nuit dans la rue, dans une voiture ou dans un bidonville. Auront-ils la tête à célébrer les hommes en kaki qui travaillent ce soir-là ?
Et par ailleurs, les militaires ne sont pas les seuls à travailler les jours fériés (que certains aimeraient supprimer). Infirmières et aide-soignantes, personnel hospitalier et médico-social, agents de service, équipes de propreté et d’entretien, hôtellerie-restauration, caissières et employés de commerce « essentiels », agents de transport, logistique, sécurité, services de secours, personnels de production et d’énergie…
Alors que les militaires assurent une part de protection le soir de Noël, soit ! Mais en gardant à l’esprit qu’ils sont loin, très loin même, d’être les seul·es à sacrifier leur réveillon pour garder la société debout.
Mais surtout, et c’est le cœur de mon refus de dessiner pour des hommes en armes, il faut se rappeler que l’histoire de l’école et du travail enseignant est traversée de pensées et d’actes antimilitaristes. Être prof, c’est consacrer sa vie à préparer la jeunesse à la citoyenneté, à développer sa liberté de penser, son esprit critique, son autonomie. Ce n’est pas préparer des enfants à devenir de la chair à canon.
Notre histoire scolaire est emplie des figures qui nous parlent de Paix à travers les âges. Les Freinet bien sûr[1] mais aussi Freire, Montessori, Neill … on ne trouve guère dans la culture qui a fait de l’école un.e pédagogue vantant les mérites de la violence et de la mort. C’est ainsi que de la guerre de 14-18 à celle du Vietnam, des enseignant·es se sont dressé·es contre les conflits mondiaux et ce n’est pas pour rien que dans le Manifeste des 121 contre la guerre d’Algérie, on retrouve des signatures d’instituteurs. La France a une tradition d’enseignant.es antimilitaristes, forgée dans les conflits du 19ème, nourrie par les guerres coloniales, renforcée dans la Résistance. Si les murs de nos classes pouvaient parler, ils nous crieraient que l’école, c’est pour empêcher la guerre, pas pour la célébrer. Ils hurleraient que nos établissements scolaires sont et doivent rester des lieux d’émancipation protégés de l’embrigadement militariste ou des délires d’hommes politiques va-t-en guerre.
Pour toutes ces raisons et parce que j’éduque les enfants à la culture de Paix, parce que l’école est un espace où l’on protège les enfants de la violence du monde et parce que je suis antimilitariste,
je ne demanderai pas à mes élèves de dessiner pour des soldats. On dessinera plutôt des paysages d’automne, des arbres orange, des hérissons et des champignons.
Frédéric Grimaud
[1] De Cock, L. (2022). Une journée fasciste : Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants. Marseille : Agone.
