Un chapitre conclusif au cœur des enjeux de la puissance
Temps conclusif du thème consacré aux puissances internationales, le chapitre intitulé « La puissance des États-Unis aujourd’hui » permet aux élèves de Première HGGSP de remobiliser les connaissances acquises lors des séances précédentes autour de la notion de puissance : hard power, soft power, essor et déclin. Cette puissance doit être appréhendée à de multiples échelles, les États-Unis s’étant projetés hors de leur territoire dès le XIXe siècle, puis hors du continent américain au début du XXe. Le chapitre offre également l’occasion d’insister sur les logiques de continuité et de rupture, les États-Unis demeurant, depuis plus d’un siècle, la première puissance mondiale, malgré les contestations régulières de leur hégémonie.
Du point de vue du récit scolaire, c’est longtemps une vision des États-Unis champions du multilatéralisme et promoteurs d’un leadership libéral, garant des valeurs démocratiques, qui a dominé. Le programme d’HGGSP a heureusement contribué à nuancer cette représentation d’une puissance « responsable », en invitant à dépasser la seule focale des attentats terroristes et en encourageant la réflexion sur la tension persistante entre multilatéralisme et unilatéralisme dans la politique étrangère américaine.
Quand l’actualité bouscule le récit et semble le brouiller
L’intervention étasunienne au Venezuela en janvier 2026 met cependant à mal ce récit de manière particulièrement frappante. Elle donne à voir une puissance américaine explicitement coercitive, parfois impériale, et idéologiquement floue. Une question centrale ne manquera donc pas de se poser aux enseignants dans les semaines à venir : comment réintroduire les notions de conflictualité et de domination dans l’analyse de la puissance américaine, sans pour autant sortir du cadre programmatique ? C’est à cette interrogation que se proposent de répondre les réflexions didactiques qui suivent.
L’affaire vénézuélienne agit en effet comme un révélateur géopolitique de ce que Donald Trump avait annoncé, sur le ton de la provocation, croyait-on alors, lors de son retour au pouvoir il y a un an : un recentrage sur une logique dite « hémisphérique », renvoyant au concept de « Western Hemisphere », qui recouvre en réalité l’ensemble du continent américain. Cette orientation semble, à première vue, aller à contre-courant de la stratégie indopacifique engagée sous le second mandat de Barack Obama, à l’initiative d’Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, afin de s’opposer à la Chine.
De Monroe au Big Stick : la coercition américaine sur le temps long
L’enlèvement spectaculaire du président Maduro a conduit nombre de médias, et Trump lui-même dans son discours du 3 janvier, à évoquer une réactivation de la doctrine Monroe (1823). Formulée par James Monroe, cinquième président des États-Unis, cette doctrine visait initialement à condamner toute intervention européenne dans les Amériques, tout en affirmant une stricte neutralité américaine dans les affaires européennes. Elle ne revêtait alors aucune dimension impérialiste, coloration qui lui fut progressivement adjointe à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, notamment sous les présidences de William McKinley et de Theodore Roosevelt.
C’est à ce dernier que l’on doit la véritable « mutation » de la doctrine Monroe : d’un principe défensif, elle devient le socle d’une posture hégémonique, voire ouvertement impérialiste, dans les Caraïbes et en Amérique centrale et du Sud. Fortement influencée par la Realpolitik alors en vogue en Europe, la doctrine du Big Stick (1900) repose sur l’idée que les intérêts des États-Unis sont indissociables de ceux des pays de leur environnement proche. D’où la nécessité, selon Roosevelt, de savoir se montrer persuasif, voire menaçant ou violent, face à toute opposition. Déjà expansifs par la guerre et surtout par la finance, les États-Unis assument alors une dimension impériale revendiquée, que Roosevelt justifie devant le Congrès en 1904 en invoquant la sécurité de « l’hémisphère occidental ». Une rhétorique que Trump reprend aujourd’hui presque mot pour mot.
Continuités stratégiques et réactualisations contemporaines
Ces éléments idéologiques présentent un intérêt didactique majeur. Ils permettent de montrer aux élèves que les doctrines géopolitiques ne disparaissent pas : elles se transforment, se réactualisent et s’adaptent aux contextes. La puissance s’inscrit dans un temps long. Un temps fait de réinterprétations opportunistes autant que de continuités structurelles. La doctrine Monroe, déjà centrale dans la politique américaine durant la guerre froide face à l’URSS, conserve aujourd’hui toute son actualité dans un contexte marqué par la montée en puissance chinoise en Amérique latine et le renforcement des liens entre Pékin et les pays du « Sud global », du Venezuela au Brésil.
Enseigner sans commenter à chaud : des précautions didactiques nécessaires
Sur le plan pédagogique, une première piste consisterait à faire comparer aux élèves un extrait du discours fondateur de Monroe avec des déclarations contemporaines, afin de faire ressortir à la fois la permanence du cadre discursif et le glissement vers une lecture impérialiste opérée au XXe puis au XXIe siècle. Une seconde mise en perspective pourrait rapprocher le corollaire Roosevelt de 1904 des pratiques mises en œuvre par Trump depuis le début de son second mandat : sanctions économiques, pressions diplomatiques (y compris à l’encontre d’alliés traditionnels) ou menaces d’intervention armée (Nigeria, Iran). Cette double lecture permettrait aux élèves de relativiser l’idée d’une rupture totale, tout en identifiant des continuités stratégiques sous des formes renouvelées et, là encore, idéologiquement instables.
C’est sans doute ici que réside la difficulté la plus sensible : distinguer ce qui, chez Trump, relève d’une stratégie géopolitique cohérente dans un contexte de rivalité globale avec la Chine, de ce qui tient de la diversion, de la saturation médiatique ou de la politique intérieure. Une réflexion exigeante, mais formatrice.
Ce type de démarche n’est cependant pas sans risques pour l’enseignant : le commentaire à chaud et le présentisme constituent deux écueils majeurs. D’où l’intérêt de construire en amont une séquence comparative solidement étayée sur le plan disciplinaire et didactique. En mettant en relation les figures de Monroe, de Theodore Roosevelt, les logiques de la guerre froide et les événements actuels, les élèves peuvent être amenés à élaborer une typologie cohérente de la puissance américaine – sous forme de schéma ou de carte mentale – en lien avec deux jalons centraux du chapitre : les points d’appui et zones d’influence des États-Unis, et la tension entre unilatéralisme et multilatéralisme.
Former à l’incertitude : un enjeu central de l’HGGSP
En définitive, enseigner la puissance américaine aujourd’hui revient moins à fournir des réponses définitives qu’à former les élèves à l’incertitude. Il s’agit de leur donner les outils intellectuels nécessaires pour comprendre la recomposition d’une puissance au XXIe siècle, en articulant temps long, actualité et esprit critique. Loin d’être un obstacle, l’instabilité du monde contemporain peut devenir un levier didactique puissant, à condition d’être pensée, historicisée et mise à distance.
Corentin Huneau
