Qu’ont pensé les collégiens du confinement ? Psychologue de l’Éducation nationale depuis un peu plus de 20 ans, Marc Papini a recueilli pendant trois ans la parole d’élèves de la Drôme, sur leur vécu du confinement, son impact sur leur rapport à l’école, et plus largement sur le regard que les élèves portent sur leurs conditions d’apprentissages. Il partage dans cette chronique leurs mots et dégage quelques enjeux : « Autonomie, apprentissages socio-cognitifs, coopération, heuristiques… les élèves ont redécouvert des notions traversant les recherches portant sur la construction des connaissances, dont certaines ne datent pas d’hier, mais auxquelles la révolution numérique en cours donne une nouvelle modernité ».
«En vrai, on a mieux appris, et on est allés plus vite, aussi, en fait» (Nejma, 13 ans, 4e)
Nejma était membre d’une classe virtuelle, créée pendant le confinement par les élèves, structurant un groupe hors classe d’origine, et hors « contrôle» de l’institution.
Dans le même temps, d’autres élèves, profitant du desserrement des contraintes, « lâchaient» toute obligation scolaire. A leur sujet, Chloé aura ce mot fataliste : « On les a perdus…ils sont trop loin, maintenant » (Chloé, 14 ans, 4e).
Retrouver le collège après 7 semaines de confinement
Le 11 mai 2020, après sept semaines de confinement, les collégiens d’un petit village rural de la Drôme provençale reprenaient le chemin de l’école.
En lien avec le chef d’établissement, j’avais organisé un temps de parole à leur arrivée, pour la fonction cathartique présumée de ce moment. Nous avions formé, avec l’infirmière scolaire, un binôme de co-intervention dans les classes.
De la 6e à la 3e, tous acceptèrent de partager leurs sentiments sur cette période singulière, en s’invitant à l’occasion dans un champ où je ne les attendais pas. Où mes préjugés, plus exactement, ne les attendaient pas. J’avais tort de penser que ma formation et mon expérience me mettaient à l’abri des opinions convenues, que je prêtais plus volontiers aux autres.
La méthode employée pour le recueil de la parole ne pouvait être plus simple. Chacun d’eux était d’abord invité à réagir, à l’écrit et anonymement, à une question sollicitant son jugement sur les points positifs de sa scolarité, comme sur les améliorations souhaitables. Cette première phase était suivie par une tentative de synthèse, à l’oral, de toutes les contributions, successivement lues et rassemblées sur un tableau visible de tous.
La parole et l’analyse des collégiens
C’est avec reconnaissance, et parfois avec gourmandise, que les élèves se sont emparés de l’espace offert. La matière verbale n’a donc pas manqué. Je l’ai passée au tamis de cette seule interrogation : « De quoi sont-ils en train de parler ?».
S’il était prévisible que les élèves évoquent leurs sentiments personnels, induits par cette période inédite (et ils le feront), je fus davantage surpris par leurs incursions dans le champ de questions existentielles, politiques, mais aussi pédagogiques. Je ne rapporterai ici que les interventions touchant à ce dernier aspect. En tout état de cause, cette période n’aura pas été seulement à l’origine d’affects, subis, mais aussi un objet d’analyse.
Dans deux classes de 4e, au fil d’échanges nourris très majoritairement par des filles, se sera notamment déployée une forme spontanée d’intelligence collective, établissant progressivement une liste de principes pour une autre façon d’apprendre.
De la mutualisation des cellules grises peut naître une pensée dépassant la simple addition des intelligences particulières. Ce n’est pas nouveau et c’est vrai aussi pour les élèves. Utilise-t-on suffisamment cette ressource en classe ?
Quoi qu’il en soit, Nejma, 13 ans, aura cette phrase qui interpelle : « en vrai, on a mieux appris… et on est allés plus vite, aussi, en fait».
Pour le confort de lecture, je ne rapporterai que les interventions les plus marquantes, rapportées ci-dessous, à même d’illustrer la récurrence de thèmes privilégiés.
Le plaisir de faire, prérequis pour la construction des savoirs ?
Les témoignages des élèves, par leur contenu mais aussi leur tonalité, disent le plaisir d’avoir mené, de leur propre initiative et en marge des mesures prises par l’établissement pour assurer la continuité pédagogique, des activités où l’on produit quelque chose, quelle que soit la nature de la chose produite.
En creux mais avec éloquence s’entendait le regret que l’école leur offrît trop peu cette possibilité.
« J’ai fait un herbier…(..) je me suis trouvé une nouvelle passion (..) j’ai fait des choses constructives (pour dire : où l’on a construit quelque chose).. J’ai découvert que j’aimais ça…(…) on a fait plein de nouvelles activités…(..) et des choses manuelles, aussi, qu’on aurait pas faites, sinon ». Ces remarques si banales interrogent la disparition dans les enseignements obligatoires des matières dites « manuelles », dont on sait qu’elles offrent, notamment aux élèves en difficulté avec l’abstraction, l’occasion d’être en réussite. Plus fondamentalement se pose la question des conditions d’apprentissages réservées par l’école à un moment où finit de se construire – dans son lien nécessaire avec des activités faisant intervenir la manipulation – l’intelligence formelle.
Ces remarques de collégiens font écho à celles que nous entendons de plus en plus fréquemment dans la bouche de leurs aînés au lycée, ne trouvant pas de sens à des enseignements apparaissant hors sol, dissociés de ce qu’ils vivent. Des critiques désormais émises aussi par des élèves très à l’aise dans les filières générales, déplorant l’absence de lien – tout au moins vécue comme telle – entre le monde dans lequel ils vivent et leurs cours, ou plus simplement leur plus-value si on les compare aux ressources en ligne sur le même thème.
Le temps où « apprendre sa leçon » pouvait être une fin en soi, sans que sa légitimité soit seulement interrogée, pourrait bien être définitivement révolu.
Plus que jamais peut être depuis la crise sanitaire, les élèves semblent attendre de l’école qu’elle leur propose une boite à outils pour agir sur le monde, ou tout au moins pour l’éclairer.
Du besoin d’école
Pour la grande majorité, le confinement a eu pour effet la prise de conscience que l’école reste – malgré les critiques qu’ils peuvent par ailleurs lui adresser – indispensable. Par son cadre structurant, ses échéances symboliques, et surtout par ses professeurs.
Quelques rares élèves s’autorisent même à dire, parfois à voix basse et le regard embarrassé, que les professeurs leur ont manqué.
« Je dois reprendre confiance en moi (..) avec l’ordinateur, bon, c’était mieux que rien, mais les voir en vrai, ils nous expliquent, ce n’est pas pareil..(..) j’ai besoin de les revoir, pour apprendre (..) ça m’a permis de réfléchir à mon comportement avec eux (…) j’avais du mal à m’organiser (…) on n’approfondit pas (..) il y a des professeurs qui m’ont vraiment manqué (..) mais pourquoi ils ont dit qu’il y aurait pas le brevet, fallait pas (…) c’est la flemme qui gagne !»
L’épineuse question des groupes de niveau
S’ils n’apportent pas de réponse au sujet si délicat qu’est la gestion de l’hétérogénéité, les élèves posent, incontestablement, de bonnes questions : « Le confinement a beaucoup creusé l’écart entre nous…(…) certains sont très loin, maintenant…(…) à notre retour, ils ont créé des groupes de niveau et c’est bien…(…) j’avais du mal, avant, car j’étais en retard par rapport aux autres, mais dans ce groupe je progresse à mon rythme, maintenant c’est mieux (..) ils l’ont pas dit mais j’ai bien compris, je suis dans le groupe des nuls, ça me rabaisse ».
Le confinement, une expérience révélatrice d’un «nouveau» paradigme pédagogique ?
En bouleversant profondément le cadre pédagogique d’avant crise sanitaire, le confinement a conduit des élèves à découvrir d’autres façons d’apprendre, en expérimentant une autre démarche : recherches personnelles suivies d’un échange entre pairs dans des groupes restreints, interventions ponctuelles, ciblées et différées de l’enseignant, en réponse aux interrogations formulées par le groupe et fruits d’une réflexion commune…
« Comme je ne comprenais pas, j’ai cherché, et trouvé une autre façon d’apprendre (..) on est devenus plus autonomes, plus mûrs..(…) on avait du temps, là, pour chercher dans notre tête et pas demander tout de suite au professeur …(…) il faut travailler ensemble, par petits groupes, et pas que ce soit toujours le même qui donne la réponse…(…) tout le monde doit dire son point de vue et on cherche ensemble ». Autonomie, apprentissages socio-cognitifs, coopération, heuristiques… les élèves ont redécouvert des notions traversant les recherches portant sur la construction des connaissances, dont certaines ne datent pas d’hier, mais auxquelles la révolution numérique en cours donne une nouvelle modernité. Il se pourrait que les travaux des épistémologues du siècle dernier et ceux de leurs successeurs soient à considérer aujourd’hui sous l’angle d’une urgente nécessité.
Car les enseignants ne pouvant plus se soutenir d’être les dépositaires exclusifs des savoirs, ni des passeurs incontournables pour leur compréhension, quelle fonction leur revient désormais en propre.
Marc Papini
NB : Les témoignages des élèves (les prénoms ont été changés) sont retranscrits en italiques.
A l’intérieur des paragraphes, le signe typographique (..) indique le début ou la fin de chaque contribution.
Psy-EN : un témoignage du quotidien d’un psychologue de l’éducation nationale
