Le réalisateur met au jour, dans un documentaire impressionnant, l’actualité saisissante de l’anticipation orwellienne et révèle, à travers le télescopage percutant d’images de sources et de natures différentes, associé à la voix off de l’auteur anglais dite par l’acteur Damian Lewis, l’extraordinaire résonance de la pensée politique de George Orwel avec toutes les formes de domination et les nouveaux visages du totalitarisme contemporain.
Il revient ici, pour Le Café pédagogique, sur les fondements de sa démarche cinématographique et les ressorts de l’oppression et de la domination, imaginés par Orwell. Et, face à leurs inquiétantes déclinaisons ‘modernes’, le réalisateur souligne le rôle des enseignants ‘en première ligne’ au sein d’une institution fragilisée. Mais il faut s’appuyer aussi, selon lui, sur la responsabilité politique et l’engagement citoyen pour défendre les acquis démocratiques, en péril imminent. A charge également pour les jeunes générations de s’emparer avec intelligence et discernement de Orwell 2+2 =5, la ‘boîte à outils’ conçue par Raoul Peck pour réveiller les consciences.
Après l’écrivain américain James Baldwin et le photographe sud-africain Ernest Cole, témoins lucides et révoltés de la domination et de l’oppression subies et combattues à travers leur création, d’où vient votre désir de raconter à nouveau à la première personne (celle du sujet) la vie et l’oeuvre du romancier et penseur britannique George Orwell ?
Au départ, ce n’est pas une initiative qui vient de moi. C’est Johnny Fewings de Universal UK qui a contacté mon ami et collègue cinéaste Alex Gibney pour envisager la production d’un film autour de George Orwell. Il avait déjà négocié l’accès à l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain avec les ayants droit.
Alex Giney a conditionné son acceptation du projet à la condition que j’en assure la réalisation. Il m’a appelé immédiatement pour m’en faire part. Ma première question a été de savoir si j’aurais totale liberté pour faire le film que je souhaiterais sans interférence de qui que ce soit. Alex m’a assuré que ce serait le cas, levant ainsi le seul obstacle potentiel devant une offre que je considérais comme un rare et incroyable cadeau : la possibilité de se plonger dans l’univers complet d‘un grand auteur, dont le nom même est devenu un adjectif utilisé aujourd’hui des centaines de fois par jour.
Quelles étapes dans la préparation documentaire ? Quels objectifs essentiels ont guidé votre approche méthodologique ?
Depuis I Am Not Your Negro, et les documentaires que j’ai réalisés par la suite (Exterminate All The Brutes, Ernest Cole, photographe), j’ai compris que, pour restituer l’essence même de l’œuvre d’un auteur, il était plus juste et plus efficace de lui laisser entièrement la parole. Ma première démarche est donc de tout revisiter. Dans le cas d’Orwell, ses romans, ses essais, ses nombreux journaux intimes, sa correspondance, ses articles de presse, ses critiques littéraires. Avec une discipline stricte : m’en tenir exclusivement à ses propres mots, ses intentions, à sa pensée en train de se faire. J’exclus volontairement les commentaires, les « experts », les biographes.
A partir de cette masse de matériaux, j’extrais ce qui me paraît essentiel pour « raconter » une histoire. Car il s’agit bien de cela : écrire une histoire, avec ses ressorts dramatiques, et surtout pas une biographie didactique quelconque. Et qui dit « histoire » dit personnages, tension dramatique, ellipses, contradictions, zones d’ombre, etc. Il s’agit avant tout de laisser la parole à l’auteur lui-même et par ses propres mots, qu’il arrive lui-même à éclairer son œuvre.
Pour cela j’ai ciblé une période particulièrement difficile de la vie d’Orwell : les deux dernières années, pendant lesquelles, atteint d’une tuberculose aiguë, il tente avec difficulté d’achever ce qui sera son dernier roman et pour lequel il hésite encore entre deux titres : « Le Dernier Homme en Europe » ou « 1984 ».
Il me paraît difficile de pouvoir vous restituer en quelques mots un processus de création collectif, dans lequel ma monteuse Alexandra Strauss en particulier, avec autour toute mon équipe, joue un rôle central.
Mais pour aller à l’essentiel, tout commence par une sorte de libretto, que je propose, à partir de ma lecture d’Orwell et du point de départ narratif et dramatique que je me fixe.
Et très rapidement ensuite, les archivistes se mettent au travail. Dans ce cas précis, nous avons pu négocier avec Universal, l’accès à leur immense catalogue, ce qui nous a permis d’avoir dès le départ, un phénoménal trésor d’images et de mémoire filmique.
Donc, sur la base du « libretto », nous entrons très tôt en montage, tout en poursuivant les recherches. À partir de là, nous élaborons plusieurs tranches de récits parallèles, couche après couche, en intégrant progressivement la musique, des ébauches graphiques et d’autres instruments narratifs. Comme on le ferait pour une longue répétition d’orchestre symphonique aux multiples instruments, pour arriver à une harmonie finale.
Comment et pourquoi avez-vous organisé le montage en un télescopage, percutant, des divers types d’images ? Photographies et archives d’Orwell, images d’actualités anciennes et contemporaines, extraits d’adaptations au cinéma de La ferme des animaux, 1984, celle de 1956 et celle de Radford, extraits de Riff Raff et de Moi, Daniel Blake de Ken Loach, images récentes de Poutine et de Trump dans les pompes et les ors de leur toute puissance, actualisations en toutes lettres des 3 ‘slogans’ de 1984 et graphiques chiffrés pour les fortunes des milliardaires auxiliaires et inspirateurs du totalitarisme ou défilés de titres de livres interdits, mais aussi représentations très crues des mises à mort et des tortures infligées aux colonisés et résistants divers, images d’actualités de manifestations de révolte des opprimés d’hier et de maintenant… ?
Je n’ai pas organisé le montage pour être spectaculaire, mais pour être juste.
Il fallait surtout sortir Orwell de la case étroite d’antifasciste et d’anti-stalinisme à laquelle on a réduit l’universalité de son propos.
Mort trop vite (à 49 ans !), et six mois seulement après la publication de 1984, il n’était plus là pour faire ce que j’appellerai “l’après-vente” de son livre qui allait devenir un best-seller mondial. Sortie en pleine guerre froide – un terme qu’il a lui-même forgé ! – Sa vision était universelle, pas seulement tournée vers l’union soviétique et l’Allemagne nazie, comme l’ont utilisé la propagande de l’époque. 1984 se voulait un ultime avertissement contre toute dérive autoritaire quelle que soit son origine, son dogme, ou sa géographie.
Orwell avait vu « la bête ». Et il a survécu.
Il avait compris que le totalitarisme n’était pas une affaire de « civilisation », de couleur de peau, de continent, mais tout simplement des dérives possibles de toute idéologie. Y compris celles qui se présentent comme rationnelles, modernes ou libératrices – y compris dans le capitalisme.
Orwell écrivait sur des mécanismes, pas sur des événements isolés. Encore fallait-il démontrer à partir d’exemples qui nous parlent aujourd’hui, la pertinence universelle de son propos. Big Brother est bien vivant, simplement sous d’autres formes, d’autres costumes, d’autres langages.
Au-delà de la caricature évidente d’un Donald Trump, un Ubu roi décadent, brutal et sans filtre, il s’agissait de montrer la pertinence contemporaine de la boîte à outil développée par Orwell.
L’utilisation d’images d’aujourd’hui empêche le spectateur de maintenir ces vérités à distance. Elle empêche ce réflexe confortable, quand on vit dans des sociétés privilégiés (souvent sans interroger l’origine de ce confort), de prétendre que : « Cela concerne les autres » ou « cela appartient au passé”.
Les diagnostics et les avertissements d’Orwell ne cessent de se vérifier, chaque jours, avec toujours plus de violence et plus d’absurdité.
Orwell parlait de mécanismes, pas d’une époque particulière. En faisant se « télescoper » ces différentes images, comme vous dites, je voulais casser ce confort et montrer que ces mécanismes traversent le temps, les régimes et les formes.
Le montage sert à casser la distance. Il ne s’agit pas d’illustrer Orwell, mais de montrer que nous vivons déjà dans le monde qu’il décrivait et qu’il nous mettait en garde contre.
Séisme intellectuel, choc émotionnel, miroir inquiétant des nouvelles (et anciennes ou toujours installées) formes de totalitarisme et de barbarie, atteintes au langage et à la pensée, disparition de l’empathie … Orwell 2+2=5 nous implique fortement en tant que spectatrices et spectateurs, exige de nous une attention soutenue et nous tient en haleine sans relâcher notre vigilance. Votre film parie sur l’intelligence et le discernement.
Oui c’est cela même l’idée.
Pour moi un tel film doit pouvoir interagir avec le spectateur, et non pas lui être livré comme un énième produit de consommation. Le sens ne lui est pas donné clé en main : il se construit dans l’échange.
C’est précisément parce que le spectateur devient acteur que les différents récits du film prennent toute leur force. Cette expérience est d’autant plus intense qu’il y injecte ses propres connaissances, ses expériences, ses émotions, et sa mémoire personnelle. C’est dans ce va-et-vient que le film trouve réellement sa raison d’être.
Comment pensez-vous que les jeunes générations, – digital natives, confrontées aux contenus falsifiés, aux images fabriquées ou générées par l’IA et aux ‘faits alternatifs’ destinés à réécrire l’histoire et effacer la mémoire -, accueilleront votre proposition saisissante ?
Je n’en sais vraiment rien. Seul l’avenir nous le dira – si nous sommes encore là pour en parler. Ce qui est certain, c’est que les dégâts accumulés au cours des dernières décennies et accélérés de manière spectaculaire avec l’arrivée du numérique, d’Internet, et aujourd’hui de l’intelligence artificielle, sont en train de produire des systèmes que nous ne pourrons jamais contrôler, sans une intervention radicale de l’État.
Historiquement ce type d’intervention n’arrive que sur la pression des sociétés civiles, qui peuvent forcer l’état à réguler. Force est de constater aujourd’hui que les nouveaux Barons ont déjà profondément corrompu le champ politique. Les retards accumulés sont, dans bien des cas, probablement irrattrapables.
Les effets sont déjà visibles sur la jeune génération actuelle. Nous peinons encore à mesurer les conséquences de la pandémie sur ces jeunes. Imaginez ce que l’intelligence artificielle ajoutera à cette équation.
Le film parle aussi de cela.
Pourquoi ne pas poser l’hypothèse qu’ils seront, au contraire, dans ce basculement anthropologique, mieux armés que quiconque, pour appréhender les dangers extrêmes qui menacent la démocratie et pour les combattre ?
« Mieux armés ? » j’en doute beaucoup. La seule chose que nous puissions faire, en revanche, c’est continuer, au mieux de nos capacités actuelles, à leur transmettre le plus d’outils possible, afin qu’ils puissent s’approprier les instruments nécessaires pour mener leurs propres combats et forger leur propre destin.
Alors que l’œuvre d’Orwell (en particulier 1984 et La Ferme des animaux) est souvent abordée dans les programmes en Français et en Histoire, Orwell 2+2 = 5 agit comme un révélateur puissant de l’urgence à transmettre l’incroyable actualité de la façon de penser le monde chez l’écrivain britannique, « à la lumière d’un péril aussi manifeste qu’imminent » (je vous cite). Songez-vous au rôle que les professeurs pourront jouer à travers le dialogue avec leurs élèves dans la réception raisonnée et l’approche critique de votre documentaire et de votre point de vue radical sur la pertinence vertigineuse de la pensée d’Orwell aujourd’hui ?
Je crois qu’il faut évidemment parler du rôle des professeurs, mais j’aurais tendance à élargir la question. La transmission des savoirs, le dialogue entre générations, la circulation de la mémoire et des récits ne relèvent pas uniquement de l’école. Cela devrait être une responsabilité partagée par l’ensemble de la société.
Cela dit, l’école reste un lieu central, et vous le savez sûrement mieux que moi. Et ce lieu s’est fortement fragilisé au cours des quarante dernières années : rationalisations successives, coupes budgétaires, manque d’effectifs, abandon ou remise en cause permanente de programmes, au gré des alternances politiques… Tout cela a rendu la mission difficile à tenir.
Les professeurs, aujourd’hui, sont souvent dans une situation en première ligne, comparable à celle des soignants, sans disposer des moyens, de cadre, de soutien institutionnel et structurel nécessaires pour faire leur travail correctement. La charge que la société fait peser sur l’école est immense, parfois contradictoire, et souvent injuste.
A partir de ce constat, comment faire vivre la démocratie ? A l’école, dans la société ? En quoi la connaissance de l’œuvre d’Orwell et sa transmission, auprès des jeunes générations notamment, peuvent-elles contribuer au combat citoyen ?
C’est un contexte important à rappeler, d’autant plus qu’aux États-Unis, mais pas seulement, il devient de plus en plus compliqué d’aborder sereinement des sujets complexes dans les écoles et les universités.
On invoque souvent les « excès » d’un soi-disant « wokisme », pour justifier les dérives actuelles dans le monde de l’enseignement. Mais le « retour de bâton » que nous observons aujourd’hui est trop massif pour être expliqué uniquement par des dérives militantes, parfois réelles, mais marginales. Il s’agit plutôt d’un durcissement idéologique global, d’un appauvrissement du débat public.
Pour répondre plus directement à votre question : je ne vois aucune raison de prendre des précautions particulières avec Orwell ni avec la plupart des auteurs d’ailleurs. Au contraire, l’école, comme l’université, est le dernier bastion supposé « safe » pour justement pouvoir discuter de tout, en suivant les règles pédagogiques nécessaires, mais surtout en toute liberté et sécurité pour chacun. Et nous en sommes déjà loin. Sinon vous ne m’auriez même pas posé la question.
Mais concernant Orwell, je vous recommanderais d’élargir le regard, en travaillant également sur un texte comme Why I Write [disponible en Français, ‘George Orwell, Œuvres’, s/d de Philippe Jaworski, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2020] qui donne un accès plus direct, voire pédagogique, à sa pensée, ses motivations d’écrivain et ses questionnements.
Quant à la notion de radicalité, je crois qu’elle ne devrait pas être perçue comme un problème en soi. Chaque citoyen, qu’il soit professeur, ingénieur, médecin ou chauffeur de taxi, doit assumer une part de responsabilité dans la société dans laquelle il vit. Nous avons des libertés qui nous permettent de vivre normalement (en tout cas en Europe), mais elles ne nous dispensent ni de nos devoirs, ni de notre vigilance.
La démocratie n’est pas un acquis que l’on consomme passivement. C’est un équilibre fragile, qui se défend chaque jour, pied à pied. Et si l’œuvre d’Orwell, comme ce film, peut contribuer à le rappeler, alors le dialogue avec les élèves, avec les jeunes générations, me paraît non seulement légitime, mais indispensable.
Propos recueillis par Samra Bonvoisin
George Orwell, 2+2=5, documentaire de Raoul Peck – sortie le 25 février 2026 -Sélection officielle, Cannes 2025
Actuellement, et jusqu’au 1er mars 2026, l’institut Lumière à Lyon propose, à l’occasion de la sortie de son nouveau film, un retour sur l’œuvre complexe et engagée de Raoul Peck.
https://www.institut-lumiere.org/programme/raoul-peck
Deux précédents films de Raoul Peck dans Le Café pédagogique :
I am not your negro de Raoul Peck
Ernest Cole, photographe de Raoul Peck
https://www.cafepedagogique.net/2024/12/20/cinema-ernest-cole-photographe-de-raoul-peck-prix-oeil-dor-festival-de-cannes-2024
