L’école maternelle et, plus largement, le système scolaire français, doivent beaucoup à Pauline Kergomard (1838-1925), qui fut la première femme à obtenir le titre d’inspectrice générale en 1881. Quelle aura acquiert-elle dans la France de la Belle Époque ? Et pourquoi n’est-elle pas devenue une célébrité pédagogique à l’instar de Maria Montessori (1870-1952), sa contemporaine ?
Pauline Kergomard, la première grande dame de l’Instruction publique française
Au tournant du XIXe et du XXe siècle, Pauline Kergomard est l’une des personnalités féminines les plus en vue sur les questions d’éducation. Elle n’est pourtant nommée déléguée générale à l’inspection des salles d’asile (ancien nom des écoles maternelles) qu’en 1879, à plus de quarante ans, son mariage avec un républicain libre-penseur et sa parenté avec les anarchistes Élie et Élisée Reclus l’empêchant de devenir fonctionnaire sous l’Empire et dans la première décennie d’une Troisième République dominée par des gouvernements d’ « ordre moral ». C’est donc lorsque les républicains deviennent majoritaires à la Chambre des députés et au Sénat que Pauline Kergomard prend du galon, avant de devenir inspectrice générale de ce qu’on appelle désormais les écoles maternelles en 1881.
Cinq ans après avoir décroché ce titre prestigieux, elle est élue par les inspecteurs primaires membre du Conseil supérieur de l’Instruction publique (CSIP). C’est alors la première femme à siéger dans ce « sanctuaire masculin », organe consultatif où se débattent les grandes orientations du système scolaire.
Pauline Kergomard est une figure reconnue dans les questions éducatives grâce à son importante activité éditoriale. Elle est la responsable de publication de L’Ami de l’enfance, revue consacrée à l’éducation des tout petits, pendant 15 ans. Elle est également une collaboratrice active de la Revue pédagogique, mensuel très lu par le personnel primaire, auquel elle livre douze textes. Mais c’est au quotidien féministe, libre penseur et dreyfusard La Fronde, célèbre pour être exclusivement dirigé, rédigé et fabriqué par des femmes, qu’elle confie le plus grand nombre de textes : entre 1897 et 1900, elle y signe 126 articles. Elle conçoit le quotidien comme un trait d’union avec les institutrices, qui lui écrivent régulièrement, et à qui elle répond dans ses textes. Elle y décrit aussi bien la réforme des méthodes pédagogiques qu’elle appelle de ses vœux que la nécessaire amélioration du statut des institutrices – en défendant leur droit de toucher un salaire égal à celui des instituteurs, ou la possibilité pour elles de briguer des postes d’inspectrices ; elle préconise l’introduction de la mixité entre garçons et filles à tous les âges, défend le développement de l’éducation populaire des adultes, revendique une instruction plus pacifiste et moins empreinte de nationalisme, lutte en faveur de école laïque.
Elle devient une porte-parole efficace des revendications du personnel féminin, ce qui ne l’empêche pas de témoigner d’une « ardeur parfois un peu rude […] qui a fait couler quelques larmes[1] ». Anna Lampérière, une de ses collaboratrices, souligne également son dynamisme associé à une franchise un peu cassante : « On sent que cette femme a le sarcasme facile, mais qu’elle aime à être bonne. Avant tout elle est vivante, et elle porte la vie partout où elle va. Elle a fait, dans l’enseignement féminin, un bien immense, et nulle autre qu’elle ne l’eût pu faire : elle ne doute ni d’elle ni de ce qu’elle fait[2] ».
Son importante activité au service de l’école publique est reconnue : elle se voit décerner le titre de chevalier de la légion d’honneur en 1896, puis d’officier en 1910. Elle est en outre un des visages de la France à l’étranger : elle fait par exemple partie de la délégation française lors des congrès internationaux d’éducation à Londres en 1908 et à la Haye en 1912. Au printemps 1914, alors qu’elle a 76 ans, il est encore question de l’envoyer au Congrès de Philadelphie, ce qu’elle refuse.
Sa longévité au poste d’inspectrice générale – 38 ans de carrière jusqu’à sa retraite à 79 ans – est impressionnante et participe à la visibilité publique qu’elle acquiert à la Belle Époque.
La première inspectrice générale : une pionnière réclamant qu’on l’imite
La stature de Pauline Kergomard ne manque pas de lui attirer des inimitiés, comme celle d’une de ses collègues, Marie Rauber, qui se moque du « spectacle » public auquel elle se livre. Il faut dire que la doyenne des inspectrices générales jouit d’un grand talent oratoire. Elle s’exprime régulièrement dans des congrès, la plupart du temps sans note, en convoquant beaucoup d’anecdotes personnelles, ce qui lui assure un grand succès. Pauline Kergomard fait ainsi exception à la règle du silence des femmes.
Mais prend-elle plaisir à occuper ainsi le devant de la scène ? Lorsqu’elle est élue au CSIP en 1886, alors que ses électeurs ont posé sa candidature sans l’en avertir, deux femmes se battent en elle : « L’une – celle qui aime à se tenir à l’écart […] – me prêchait l’abstention ; l’autre, celle qui est toujours prête à partir pour la guerre sainte – me pressait de partir. Elle me disait surtout que, si la femme avait, en moi, une chance d’entrer au Conseil supérieur, ce serait une lâcheté de la laisser à la porte[3]. » Pauline Kergomard accepte donc de participer aux débats, à condition que d’autres femmes prennent le relais et marchent dans ses pas. Après son départ du CSIP, elle se mobilise pour faire élire une femme à tout prix dans ce haut conseil, ce qu’elle obtient, six femmes prenant sa suite dans le haut conseil avant la Grande Guerre.
En 1902, elle se félicite des progrès des femmes lors d’un congrès où plusieurs d’entre elles ont osé prendre la parole : « Il y a bien longtemps, j’étais seule parmi vous à vos Congrès, […] j’y venais pour donner du courage aux femmes […]. J’ai réussi, la preuve c’est qu’elles sont ici en grand nombre. […] Aujourd’hui […], je considère donc cette partie de ma tâche comme terminée et j’espère que [désormais] les femmes […] prendront la parole à ma place. […] Je vous demande la permission de lever mon verre à l’émancipation de la conscience féminine sans laquelle il n’y aura pas d’avenir pour la République[4]. »
Si Pauline Kergomard jouit d’une incontestable aura dans les milieux éducatifs et féministes, force est de constater que sa célébrité ne déborde pas ces sphères. Ainsi, lorsque René Viviani devient brièvement ministre de l’Instruction publique en 1914, il s’emporte et « fait une sortie contre les non-valeurs et les éclopés de l’Inspection générale [en disant] ‘‘qu’il fallait bazarder tout ça’’. Qu’on lui avait parlé d’une ‘‘dame de 76 ans qui avait pris racine’’. ‘‘Madame Kergomard dont vous parlez, n’est pas une inspectrice générale’’, lui avait répondu G[asquet[5]]. C’est ‘‘l’inspectrice générale des Écoles Maternelles’’[6] ».
Une renommée toute relative par rapport à celle de Maria Montessori
À la même époque, Maria Montessori jouit déjà d’une célébrité internationale après avoir ouvert la Casa dei Bambini en 1907. Sur de nombreux points, son projet pédagogique rejoint celui porté depuis des décennies déjà par Pauline Kergomard. Pourquoi jouit-elle donc d’une plus grande renommée ?
D’une part, il est vrai que son statut de docteure en médecine confère à Maria Montessori une légitimité scientifique que n’a pas Pauline Kergomard, de 38 ans son aînée, qui se forma à une époque où le monde universitaire était totalement fermé aux femmes. Elle obtint en effet son brevet de capacité, titre relativement modeste permettant de devenir institutrice, en 1856, bien avant que Julie Daubié, première Française à obtenir le baccalauréat, ne décroche le précieux sésame en 1861.
Ainsi, à la différence de Maria Montessori, Pauline Kergomard n’est pas une érudite. Il y a peu de références scientifiques dans ses textes, qui sont plutôt le résultat de constats empiriques résultant de ses nombreuses tournées d’inspection dans les écoles maternelles.
En outre, à la différence de son homologue italienne, Pauline Kergomard n’a jamais mis en place un ensemble cohérent, homogène et systématisé d’éducation du jeune enfant. Elle observe, donne des conseils, mais cela n’a pas l’aspect méthodique des livres de pédagogie de Maria Montessori. Il n’existe donc ni « théorie », ni « matériel Kergomard », ni aucune doctrine qui serait propre à la pédagogue française. Pauline Kergomard écrit ainsi en 1880 que ses préconisations constituent « une méthode ouverte à toutes les améliorations [et qui] empruntera aux autres tous les procédés matériels qui peuvent lui convenir[7] ».
Mais sans doute la faible postérité de Pauline Kergomard est-elle également liée au fait que cette dernière est moins prompte que Maria Montessori à promouvoir sa propre personne. Lors de son voyage aux États-Unis en 1913, l’Italienne se délecte de l’accueil triomphal qui lui est fait : « Des personnes sont venues de loin pour me saluer à mon arrivée. Cinq photographes étaient là pour me prendre en photo ainsi que dix ou douze journalistes. […] Le président Wilson m’a communiqué que demain, jeudi, il m’attend à Washington[8]. »
Maria Montessori se plaît dans ces mondanités et participe activement à la personnalisation de ses idées. À l’inverse, Pauline Kergomard se refuse à être l’incarnation d’une volonté de réforme portée en réalité par un ensemble d’enseignant(e)s dont elle ne se considère que comme une porte-parole. Lorsque Jane Misme, journaliste pour l’hebdomadaire féministe La Française, lui demande de lui envoyer son portrait en 1909, elle lui répond : « Je ne veux pas que mon portrait soit reproduit. J’ai la haine de ce genre de publicité qui fait du tort à nos idées ; je suis navrée que les femmes aient adopté ce système qui me déplaît même pour les hommes[9]. » Pauline Kergomard méprise les nouvelles tendances d’un monde médiatique dont Maria Montessori exploite avec succès les potentialités afin de diffuser ses idéaux pédagogiques. Il y a sans doute ici une autre hypothèse possible pour expliquer la postérité contrastée de ces deux pédagogues.
Mélanie Fabre
[1] Joséphine Petit-Dutaillis, inspectrice générale citée par Geneviève et Alain Kergomard (introd. Jean-Noël Luc), Pauline Kergomard, Rodez, Fil d’Ariane éditeur, 2000, p. 30.
[2] Miton-Mitaine [Anna Lampérière], « Inspections de l’enseignement féminin », Le Figaro, 3 octobre 1890.
[3] Pauline Kergomard, « La tribune : À travers l’éducation, la féminisation de l’enseignement primaire », La Fronde, 19 février 1898.
[4] Discours de Pauline Kergomard, Bulletin de la Ligue de l’enseignement, oct-déc 1902.
[5] Amédée Gasquet est directeur de l’enseignement primaire.
[6] Lettre du 14 février 1914, citée dans Geneviève et Alain Kergomard (introd. de Jean-Noël Luc), Pauline Kergomard, op. cit., p. 189.
[7] Citée par Jean-Noël Luc, « Pauline Kergomard et la naissance sinueuse de l’école maternelle française (1881-1921) », Recherches & éducations, Hors-série 1 | 2023, http://journals.openedition.org/rechercheseducations/14541.
[8] Lettre à son fils tirée de Martine Gilsoul (avec Charlotte Poussin), Maria Montessori, une vie au service de l’enfant, Paris, Desclée de Brouwer, 2020. Citée dans « Les Grandes Traversées », France culture, Épisode 3/5 : « À la découverte du monde », 20 août 2025.
[9] Lettre à Jane Misme, 3 octobre 1909, fonds Jane Misme, BMD (album 1-5, carton 1-7).
