Quand on voit la place prise par l’IA dans les questionnements actuels des enseignants, on se demande parfois s’il y a eu autre chose avant en matière de technologies informatiques et numériques. De même lorsqu’on observe la facilité d’accès à des activités et des ressources sur un smartphone, on se demande si on a pu faire sans auparavant et surtout s’il y a un « moteur sous le capot ». Car l’invisibilisation des process sous-jacents à toute action sur un écran de smartphone amène certains enseignants à constater que leurs élèves sont démunis dès qu’on les met en face d’un ordinateur à clavier ! Les mêmes observations sont faites dans l’enseignement supérieur comme le montre cette enquête menée à partir de PIX . Cette étude est confortée par cette autre enquête (Epita/IPSOS BVA) sur les pratiques de l’IA par les étudiants.
Faut-il un PIX IA, à part, spécifique ?
Dans le même mouvement, PIX met en ligne un référentiel IA intitulé : « Les compétences numériques en intelligence artificielle » et sous-titré « Développer les compétences numériques essentielles pour maîtriser l’IA ». Bizarrement ce document est aussi intitulé « Développer les compétences numériques essentielles pour mieux accompagner ses enfants en intelligence artificielle » (version de travail janvier 2026) et semble donc être aussi la présentation du PIX IA pour les parents (comme en atteste le nom du fichier téléchargé, mais difficilement repérable sur le site PIX). Car l’enjeu du moment est aussi bien les jeunes, les enfants que les parents.
Ce mouvement accompagne un mouvement plus profond à propos de la parentalité face à l’éducation au numérique et désormais face à l’IA. Il y a une forme de crainte, appelée prise de conscience, face aux nouveaux comportements des jeunes qui sont influencés par les moyens numériques. Si l’Europe (Digcomp 3.0) estime qu’il y a continuité dans le développement des moyens numériques dont l’IA générative (en particulier), n’est qu’une étape, nous sommes tentés d’en faire un objet d’étude à part : l’adoption très rapide de l’IA générative par les élèves met à mal bien des certitudes. C’est en particulier celles autour de l’évaluation et du contrôle des connaissances (et ce qu’elles représentent) que l’inquiétude est la plus vive.
Des obligations non contraignantes et paradoxales
L’informatique scolaire suivi d’Internet, du numérique généralisé dans la société n’a jusqu’à présent concerné le monde académique que parce qu’il y avait les usages professionnels potentiels et que la banalisation de l’informatique nécessitait une forme d’alphabétisation numérique. Réseaux sociaux numériques, Internet, n’étaient jusqu’à présent que des objets « extérieurs » au fonctionnement scolaire. Comme pour le cinéma jadis, la télévision ensuite, l’impact du numérique sur l’organisation scolaire, la forme scolaire, restait sous contrôle du monde enseignant.
Toutefois, nous avons pu observer une certaine frilosité de celui-ci à développer les compétences numériques de base dès le début des années 2000. Malgré le B2i, puis le CRCN, et les certifications « obligatoires » , mais non réellement contraignantes dans les faits, nombre d’équipes ont mis ces obligations dans un coin de l’établissement, malgré une prise de conscience progressive. Aussi en est-il de l’éducation aux médias et à l’information appuyée par un Vademecum, dont le symbole reste « la semaine de la presse et des médias », qui lui aussi est cantonnée en marge de l’action scolaire, au grand dam des professeurs documentalistes qui ont un poste d’observation privilégié sur le comportement des jeunes dans ces domaines.
Les faiblesses du monde adulte face à l’agilité de la jeunesse
L’adulte, et en particulier celui qui est validé comme enseignant et qui a fait des études « supérieures », oublie trop souvent d’évaluer ses propres compétences numériques et informationnelles, les pensant comme « normalement » présentes du fait de ses études. Ainsi en est-il souvent de l’esprit critique qu’ils pensent maîtriser alors qu’en réalité ils en sont parfois très loin, même avant l’arrivée de l’IA.
Cette dernière bouleverse désormais les repères anciens et provoque parfois une « réaction » de repli et de refus. Pour ce qui est du coeur de métier, ce qui vient percuter le métier c’est le « pouvoir absolu » que donne à l’enseignant l’évaluation et le contrôle des apprentissages des élèves. Or ce pouvoir est mis en cause par l’IA à deux niveaux : d’une part pour ce qui est de la possibilité de triche ou d’aide par et de l’IA ; d’autre part les enseignants, en mal de contrôle des résultats, se questionnent sur les processus. Les jeunes continueront-ils d’apprendre si un résultat « tout fait » peut leur permettre d’affronter les attentes scolaires (et universitaires) ? Plus largement n’assiste-t-on pas à un déficit cognitif grandissant et inquiétant ?
Assurer une continuité pour l’apprendre
La première étape qui s’engage en ce moment est celle de la conscientisation « technique » de l’Intelligence Artificielle. Une sorte d’alphabétisation IA est en cours : autoformation souterraine d’un côté, sessions de sensibilisation/manipulation de l’autre. Car la première demande qui émerge est celle de la manipulation, mettant d’ailleurs de côté les questions de fond, pourtant identifiées, mais comme suite éventuelle de l’éthique, du droit, du développement cognitif.
On a oublié que l’informatique et le numérique ont, depuis le début des années 1980 pris une place essentielle dans la société et surtout le monde du travail. On feint d’ignorer que les smartphones ont transformé de manière importante le rapport à l’information, aux autres, aux faits, à tel point qu’on l’interdit dans l’espace scolaire. Comme si cela permettait de se débarrasser des questions importantes que cela pose, sorte d’autruche qui met la tête dans le sable pour ne pas voir la réalité en face. La continuité que l’on observe depuis la fin des années 1940 semble être ignorée, sorte d’amnésie volontaire, face à ces transformations d’une société par l’information et la communication. Cela s’inscrit dans la continuité du développement des techniques conçues par l’humain tout au long des années, des siècles.
Or ces techniques ont toutes un effet important sur la planète et sur les vivants qui la peuplent. Là encore on tente de l’ignorer trop souvent par « confort ». Développer l’idée d’une vie « frugale » et collective est à rebours de l’air du temps qui vise au « bien être individuel ». Ce que l’IA nous apprend, c’est que l’évolution des techniques touche désormais à ce qui semblait être la base de la supériorité humaine, le fonctionnement mental et cognitif, la fameuse intelligence « humaine ».
Faire face aux évolutions : une remise à plat nécessaire
Le monde scolaire doit faire un aggiornamento et rapidement. Faire face et prendre en compte ces évolutions c’est d’abord les comprendre et ensuite en mesurer les effets. Le devoir éducatif collectif est bien d’assurer pour tous les jeunes un niveau de maîtrise « réel » qui articule aussi bien la dimension manipulatoire que réflexive. Car vivre dans la technique sans la penser est une catastrophe et pour certains (scientifiques en particulier) une descente aux enfers.
Souhaitons que les cadres d’usage, stratégies et autres référentiels soient enfin travaillés à l’aune de ce que les sociologues, les anthropologues et autres spécialistes de l’humain observent et analysent. Les chemins de la prise de conscience sont nécessaires mais insuffisants. C’est à une transformation profonde que le monde scolaire doit se préparer, au-delà de l’IA et du numérique. Transformation nécessaire de la transmission et de l’apprendre dans une société désormais médiée, intermédiée, et médiatisée.
Bruno Devauchelle
