L’historien de l’éducation Claude Lelièvre revient sur la continuité des ministres de J.M Blanquer à E. Geffray. Toutefois, il note « une « inflexion » de taille : la suppression dans son « mantra » d’ « émanciper » ». C’est peut-être là l’essentiel de sa signification » écrit-il dans sa chronique.
L’actuel ministre de l’Education nationale Edouard Geffray s’inscrit dans la pratique des « mantras » ministériels de la dernière décennie : dans la continuité mais avec inflexions, et même une certaine innovation.
Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale de mai 2017 à mai 2022 n’a pas arrêté de distiller son « mantra » préféré tout au long de ces cinq années : « lire, écrire, compter ; et le respect d’autrui ». Si on tente de vraiment prendre au sérieux cette formule, on prend conscience rapidement de son imprécision vertigineuse. De quoi peut-il s’agir au juste ? « Compter », seulement ? « Ecrire » : graphisme, orthographe et grammaire, rédaction ou argumentation ? « Lire » : déchiffrage et/ou compréhension (mais de quels types d’énoncés ou de textes, et dans quels domaines, et jusqu’où?) Et in fine, quid du « respect d’autrui » ? Que tirer de « cette obscure clarté » ?
Le ministre Edouard Geffray renouvelle un peu le genre avec quelques inflexions vers un peu moins d’imprécision lorsqu’il indique qu’elles doivent être les priorités des enseignements scolaires (qui restent néanmoins du même ordre). Ainsi, dans sa récente circulaire de rentrée, il demande aux enseignants de « travailler prioritairement la lecture, l’écriture et la diversification du champ lexical dès l’école maternelle de manière adaptée, puis tout au long de la scolarité élémentaire ». L’apprentissage des sciences doit passer dans le premier degré, par « l’acquisition des automatismes en mathématiques et la résolution de problèmes », et dans le second degré par « la priorité mise sur le raisonnement scientifique ».
Avant d’être nommé ministre de l’Education nationale le 12 octobre 2025, Edouard Geffray avait été DGESCO (le deuxième homme du ministère) du 24 juillet 2019 au 31 juillet 2024. On voit la continuité de fond avec son passage sous la houlette de Jean-Michel Blanquer, même s’il y a quelques inflexions indicatives.
Mais il semble bien que l’actuel ministre de l’Education nationale s’emploie à distiller également un nouveau mantra : « instruire et protéger » (pour le moins aussi « énigmatique »)
5 novembre 2025, dans une audition devant la Commission ‘’culture et éducation’’ du Sénat : «Nous devons porter le même niveau d’exigence avec des personnels qui sont animés par la même volonté d’instruire et de protéger » ;
17 décembre 2025, texte adressé à tous les acteurs des enseignements scolaires : « Notre Ecole a pour mission d’instruire et de protéger tous nos élèves » ;
26 janvier 2026, à l’Assemblée nationale à propos d’une loi sur l’usage du numérique : « L’Ecole a deux missions fondamentales : instruire et protéger. Nous avons évidemment le devoir de protéger nos jeunes des nouveaux risques à l’emploi des usages numériques » ;
10 février 2026, à l’Assemblée nationale, devant la Délégation aux droits de l’enfant : « l’Ecole a deux fonctions principales : instruire et protéger. Elle doit être, par principe, un lieu de sécurité absolue » ;
12 février 2026, lettre aux parents d’élèves : « Outre les professeurs, ce sont des centaines de milliers des personnels qui assurent, auprès de vos enfants, la double mission d’instruire et de protéger ».
Après avoir été le DGESCO de Jean-Michel Blanquer, Edouard Geffray a été aussi celui de son successeur Pap Ndiaye. Or, dans sa circulaire de rentrée publiée au BO du 6 juillet 2023, le ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye a mis en bonne place la formule : « Une Ecole qui instruit, émancipe et protège ».
Là encore, pour ce qui concerne le ministre actuel de l’Éducation nationale Edouard Geffray : « continuité » et « inflexion ». Mais une « inflexion » de taille : suppression dans son « mantra » d’ « émanciper ». C’est peut-être là l’essentiel de sa signification.
Claude Lelièvre
