Marcella : Je vois que tu es quasiment tout le temps debout. C’est bientôt la récré et depuis le début que tu es rentrée en classe, tu ne t’es pas encore assise. Et moi c’est tout l’inverse non ? Je me dis que quand je suis assise, je suis à hauteur des élèves, contrairement à toi, ça donne pas cet effet de « dominer le groupe » mais plutôt de m’inscrire dans le groupe. C’est ce que j’observe en regardant ta vidéo. Ça va avec un souci permanent de créer une proximité et de faciliter l’écoute. Comme je bouge moins, je me dis que les élèves ont moins à me suivre des yeux et donc potentiellement à se déconcentrer. J’ai l’impression que d’être assise ça favorise l’écoute des élèves. Y’en a beaucoup qui retiennent ce qu’on dit, qui sont de mémoire auditive, et qui peuvent être parasités par un prof qui est tout le temps en mouvement. Et puis j’ai pas ton âge aussi… (rires).
« Entre le vieillissement et les outils numériques, au final, je me lève de moins en moins encore »
Enfin je veux dire être assise me permet de travailler plus longtemps, sans fatigue excessive. Je ne ressens pas le besoin d’être debout, et j’avoue ça m’arrange aussi pour mes genoux. Je me rends compte aussi en te regardant qu’avant, je me levais surtout pour écrire au tableau et que maintenant, avec le TNI, j’ai même plus à faire ça puisque je projette de mon bureau. Entre le vieillissement et les outils numériques, au final, je me lève de moins en moins encore. Et au final est-ce que ça change les choses ? Je dis surtout ça pour les moments où y’a moins d’énergie dans le cours, genre les corrections collectives ou les temps calmes de travail individuel. Toi je vois que tu es très dynamique et tu circules en permanence dans la classe sans te poser, je ne sais pas si je pourrais. Attention, moi aussi je circule parfois, je passe d’un bureau à l’autre pour discuter avec un élève de manière plus posée. Mais rien à voir avec toi. Tu sais, quand je me lève et que je me déplace dans la classe, j’ai l’impression de perdre en visibilité. Pas toi ?
Sandra : Pas vraiment non. Moi effectivement, on le voit sur la vidéo, je ne m’assieds pas. Je le découvre là en me voyant mais je sais que y’a certainement des jours où je ne me suis pas assise du tout. Pour moi, rester debout me donne plus d’énergie et me permet de mieux gérer la classe. C’est pas que j’ai la bougeotte ou quoi. Mais debout, je vois tout le monde, je peux me déplacer rapidement, intervenir si besoin, et maintenir une certaine dynamique. J’entends ce que tu dis sur l’attention des élèves mais justement je me dis exactement l’inverse. En étant debout, je sens que je capte mieux leur attention.
« Quand tu bouges, tu animes la classe »
Tu vois, je me déplace pas forcément en plus, je peux rester longtemps entre le bureau et le tableau mais être debout au final c’est un signal implicite que le cours est en cours, qu’on travaille et que je suis là, que je suis disponible pour répondre. Prof c’est un peu un rôle de chef d’orchestre. Quand tu bouges, tu animes la classe et je trouve au contraire de toi que ça aide à maintenir l’attention. Y’a du mouvement, ça évite de s’endormir. De ma position debout je vois ceux qui ont le nez en l’air ou la tête de celui qui suit pas. Et je me rapproche, je l’interpelle, pour le remettre dans la séance. Enfin moi ça m’aide à la gestion de classe. Sûrement tu as raison que ça génère de la fatigue. Rester debout en continu ça doit pas être l’idéal pour les genoux … ni pour le dos. Enfin à mon avis ça aussi ça se discute parce que la posture assise longtemps ça me semble pas non plus le top.
Le mot du chercheur : La controverse posée par Sandra et Marcella est double. La position assise ou debout influe sur la gestion de classe. Le corps est un instrument de l’activité des enseignant.es, leur outil principal, et il est mis en jeu pour répondre à leurs préoccupations : maintien de l’attention des élèves, compréhension du cours … Ce faisant, les travailleur.ses engagent leurs corps, les éprouvent, les abiment. Ce que Schwartz (1987) appelle « faire économie d’usage de soi » devient un enjeu majeur pour ces travailleur.ses, une préoccupation tournée vers elles-mêmes, qui elle aussi se discute : rester assis ou debout, qu’est-ce qui est mieux pour sa santé physique ?
Frédéric Grimaud
Yves Schwartz, “Travail et usage de soi”, dans Je : sur l’individualité, Éditions Sociales, 1987
