Ce qu’est la liberté
En énonçant : « Tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droit », l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme affirme que c’est du seul fait de naitre que nous devons être reconnus libres, quel qu’en soit le lieu ou la filiation. En outre, elle nous conduit à penser la liberté en étroite relation avec la dignité. La liberté est d’abord un droit à la dignité, pour soi et pour autrui. Elle est en même temps un devoir de respecter et de garantir cette dignité dans chacun des actes et des situations de chaque vie.
La liberté ne réside pas dans la possibilité de dire n’importe quoi ou d’agir et de se diriger selon ses envies. Elle n’est pas synonyme d’une absence de limites ou de contraintes. Elle s’instaure dans l’énoncé et l’investissement de ce qui a du sens et de la valeur dans l’existence de chaque personne. Elle nécessite la volonté de se dégager des asservissements et de libérer autrui de toutes les formes d’enfermement. Permettre aux élèves de se dégager de leurs dépendances, de leurs addictions, en particulier de leurs enfermements dans les évidences et les fausses certitudes, est une mission essentielle de l’enseignement et de l’éducation.
Au plan individuel, la liberté résulte d’une conquête de soi-même et sur soi-même. Les libertés collectives de conscience, d’expression, de jugement, ou d’opinion, reconnues par un état de droit, sont les conquêtes des générations précédentes. Elles dépendent de l’engagement et de la capacité de chacun des sujets de droit à les exercer, à les protéger et à les ajuster aux évolutions de la société.
La revendication adolescente de la liberté
Un élève qui proclame « Je fais ce que je veux » n’affirme pas sa liberté mais son illusion de toute-puissance. En revendiquant de n’avoir de comptes à rendre à personne, il formule une représentation fausse de l’indépendance. Faire ce que l’on « veut » nécessite l’élaboration de la volonté. La volonté contraint à se confronter aux différents aspects parfois contradictoires de la réalité puis à se positionner, donc à délibérer, en envisageant les conséquences des différentes possibilités, puis à choisir, ce qui oblige à renoncer à ce qui n’est pas préféré.
Dire « Je fais ce que je veux » c’est prendre pouvoir sur son environnement et sur autrui en les soumettant à ses envies. C’est nier la liberté d’autrui en imposant son point de vue et en faisant l’économie du travail de mise en question de la pertinence de son propre positionnement. Une liberté qui ne prend pas en compte la liberté d’autrui est une toute-puissance qui repose sur la jouissance et la fascination narcissique de soi-même.
C’est par la délibération et la décision qu’il y a acte de liberté et accès à la responsabilité d’assumer les conséquences de ce que nous avons initié. La liberté s’exerce dans la confrontation aux différents aspects de la réalité, en faisant l’inventaire des possibilités à disposition. Être libre c’est agir dans le tissage des interdépendances, des contraintes et des possibilités de la réalité. Nous ne sommes libres qu’inscrits dans les réseaux de solidarités.
Être libre c’est être authentique
L’authenticité est la propriété de ce qui mérite d’être cru, de ce qui est conforme à la vérité. Être authentique est un état de vérité et de sincérité résultant chez un humain d’une maturation. L’authenticité n’est pas la spontanéité. Le passage à l’acte est un comportement spontané, sous l’emprise de la pulsion. L’authenticité est un état d’harmonie, entre les valeurs, les visées, les sentiments, les dires, les actes et le vécu d’une personne. « Être authentique », c’est être fidèle à soi-même, et cette continuité est le fondement de la liberté.
Accéder à la liberté d’être soi nécessite de s’autoriser. Cela consiste à agir en créant une situation ou une réalité inédite, improbable et encore impensée. L’auteur est celui qui est à l’origine d’une parole, d’un acte, ou d’un dispositif et qui s’en porte garant. Pour qu’un élève ou un enseignant accède à la capacité de « s’autoriser », il faut qu’il puisse librement s’expérimenter comme auteur des choix qui engagent ses actes et qui lui font le devoir d’en répondre. S’autoriser c’est construire la liberté d’être soi et en assumer l’exigence. Mais l’autorisation nécessite l’acceptation par l’environnement d’une part de « démaîtrise » afin que la personne puisse «échapper» aux attentes d’autrui, comme aux captations dont elle peut être l’objet.
Le sentiment de liberté
Le sentiment de liberté stimule l’élan vital, qui fait que l’on s’autorise ou pas une pensée, une attitude, une démarche ou un acte. Quand les différents rapports à soi-même, à la réalité, aux autres, à l’inconnu, sont imprégnés de liberté, la personne a le sentiment que « sa vie vaut d’être vécue ». Mais ce sentiment de liberté peut être soit de l’ordre de l’illusion de toute-puissance conduisant à la domination d’autrui, soit fondé sur un cadre garantissant un même droit pour chacun et pour tous.
L’idéal de liberté, l’injonction, le devoir d’être libre, et par conséquence de devoir choisir, s’orienter et s’engager par soi-même, est un poids qui peut être perçu comme insupportable. Cette charge peut conduire au refus de la liberté et au refuge dans la soumission et l’asservissement librement consenti par des élèves ayant été amenés à se penser incapables de décider par eux-mêmes.
Comment expérimenter à l’école ce qu’est la liberté ?
Les libertés ne sont effectives dans l’enceinte d’une institution que s’il y a un cadre, des règles et des dispositifs d’arbitrage et de sanction garantissant leur exercice. La liberté ne peut ni s’enseigner ni s’apprendre, mais sa pratique peut être « mise au travail » chaque fois qu’il y a atteinte à la dignité d’un élève. On apprend avec une méthode, on est « mis au travail » par une confrontation à une réalité contextualisée et sécurisée. L’amplitude des situations de harcèlement, qui sont des atteintes à la dignité et à la liberté d’être soi dans le respect de chaque vulnérabilité, montre que les occasions de « mise au travail » ne manquent pas et que l’école ne peut se dédouaner de cette mise en travail de la liberté en son sein.
La semaine dernière, j’ai mené des interviews individuels d’enfants d’école élémentaire sur leur représentation de l’école et des apprentissages. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il y a quand même pas mal d’enfants, plutôt des garçons, qui disent explicitement ne pas aimer l’école, car ils n’y trouvent pas la liberté, la puissance, un personnage à incarner, qu’ils trouvent par exemple dans leurs jeux vidéo. Que penser de cela ?
Il y a un énorme problème de langage. Ce que ces enfants appellent liberté, c’est de l’addiction à la récompense. On assiste au drame qu’est la destruction de la pensée dans la génération des enfants que tu as interviewés. Dans les jeux vidéo, ils se construisent un personnage de puissance. Ça prépare dans le futur à la toute-puissance, où l’autre n’est que le moyen de sa jubilation et de son faire-valoir. Dans les jeux vidéos, il n’y a pas d’autre, il n’y a pas de contraintes, il n’y a pas de réalité, on est dans la toute-puissance de la fiction, et quand on atterrit dans le réel, on peut planter un couteau dans le ventre du collègue enseignant ou du collègue élève, parce qu’on est resté dans l’irréel, on est dans la « dé-réalité ».
C’est un enjeu de société qui va être absolu : les parents ont la paix, les enfants sont dans la consommation et la construction d’un moi irréel tout-puissant. C’est une question absolument redoutable parce que ce qu’ils appellent liberté n’est pas la liberté : c’est le culte du moi, et là, on est en plein cœur de notre thème. La question à travailler est celle de la récompense. Le circuit de la récompense dans le cerveau est un circuit court qui produit l’immédiateté de la jouissance et qui interdit le travail de construction des neurones de la matière grise. L’enjeu de cette question est une absence totale de développement de la pensée. On a un potentiel d’intelligence à condition que ce potentiel soit cultivé.
Ce serait quoi « s’autoriser » dans une classe ?
L’autorisation réside dans tout ce qui va permettre la sortie, l’échappée aux soumissions. C’est tout ce qui va être inventif, ce qui va permettre à l’élève de se saisir de ce qui se passe de façon personnelle, et non pas de façon écrite dans les bouquins ou pensée par le maitre. C’est au fond trouver à l’école les espaces qui permettent à un enfant, à un adolescent, de se dire : « Je suis en train de construire ma vie au milieu des autres et grâce aux autres. »
L’autorisation, ce n’est pas l’autonomie. L’étymologie de l’autonomie, autonomos, signifie « qui est capable de se régir par ses propres lois ». Or, si je construis ma propre loi, je suis dans la toute-puissance.
L’autorisation fonctionne dans l’interdépendance. Être auteur c’est construire le monde dans ce que je suis et dans ce je fais ici. Et c’est construire un monde qui, pour moi, a du sens. En tant qu’enseignant, c’est mettre l’élève en situation de chercheur. C’est le mettre face à ce qui est nouveau pour lui et ne pas lui asséner immédiatement ce que je sais déjà. Et de ce fait, l’élève devient l’auteur de son cheminement de pensée.
Ce serait quoi un enseignant digne ?
La dignité est une posture et une attitude. Ce serait un enseignant qui créerait un espace à l’intérieur de sa classe, dans lequel il montrerait ce qu’est le respect de la vulnérabilité, ce qu’est le respect des potentialités, ce qu’est le respect des personnes. La dignité est liée au respect et à la célébration de la valeur de soi et d’autrui.
Mais on commence par autrui pour faire découvrir la valeur de soi-même, c’est-à-dire la valeur de l’humain au travers de chaque instant de ce que l’on fait et de ce que l’on est. Et ça, c’est tout un cadre de sécurisation. Par exemple, avoir peur ou être humilié à l’intérieur d’une classe, c’est un scandale d’indignité.
Un espace de dignité serait aussi un espace dans lequel chaque agression d’autrui serait reprise collectivement en termes de valeurs, et non pas de répression. C’est tout un art.
Propos de Jacques Marpeau recueillis par Daniel Gostain
