Laura déclare devant la vidéo de Marie-Paule en classe :
Laura : Mais là donc on est l’après-midi ? Je dis ça parce que la leçon que tu fais elle est difficile et c’est 15h donc ? Moi je ne fais pas de choses qui nécessitent autant de concentration les après-midis. Je ne dis pas qu’il faudrait faire que du sport ou des arts visuels l’après midi mais pas des fractions comme ça. Si je devais expliquer pourquoi je dirais simplement que le matin c’est le moment où les élèves sont le plus attentifs et concentrés. Pour moi c’est évident. Dès que la journée démarre, après l’accueil et une courte mise en route, on peut aborder les notions les plus complexes. J’ai envie de dire de mobiliser les ressources cognitives de chacun tu vois.
Ils sont frais encore. Je le vois particulièrement en mathématiques et en lecture : les séances du matin sont plus fluides, les élèves participent davantage, et la mémorisation semble meilleure. C’est mon expérience mais je ne suis pas la seule à le dire hein, c’est comme un fait établi. C’est pour ça qu’en plaçant les apprentissages qu’on dit fondamentaux le matin, on limite aussi l’impact de la fatigue accumulée. L’après-midi, les élèves reviennent souvent de la pause déjeuner avec une attention plus diffuse. Dans mon école ils sont je ne sais pas 200 à la cantine. Tu vois le stress pour eux, ils sont hyper excités. Il faut parfois 15 à 20 minutes pour qu’ils se remettent vraiment au travail.
Cela fait une différence énorme sur la qualité des apprentissages. Donc moi l’après-midi on fait le sport quotidien bien sûr, mais aussi des activités de sciences, de la recherche en groupe, du langage … On peut aussi faire des maths et du français hein mais plutôt des activités de réinvestissement ou de consolidation. Pas des nouvelles notions surtout compliquées. Je pense qu’ainsi on respecte mieux les rythmes chronobiologiques des enfants, ce que confirment d’ailleurs plusieurs études sur le sujet non ?
Marie-Paule : Oui sans doute. Mais quand même ce qui m’interpelle dans ce que tu dis c’est que tu classes les activités selon leur importance supposée, comme si tu les hiérarchisais tu vois. Les maths et le français c’est plus exigeant et important donc c’est le matin. Et donc l’après-midi c’est les trucs plus légers. Mais attends, faire de l’anglais, des sciences, de l’EMC… aussi c’est exigeant. Et important. Et même je dirai que pour faire de l’EPS aussi tu as besoin d’élèves disponibles cognitivement et surtout pas trop excités ou fatigués. Tu vois moi le sport le matin j’aime bien. Je comprends l’argument du matin pour la concentration et je sais que c’est ce qui se dit. Sûrement les chercheurs ont montré que c’est mieux.
Mais je pense que l’après-midi offre aussi de vrais avantages. D’abord, tu as tous les enfants qui ne sont pas « du matin ». Certains arrivent encore ensommeillés, surtout en hiver ou après un long trajet. Le rythme chronobiologique c’est assez différent selon les élèves, selon leur vie propre. Pour certains démarrer par des activités plus légères sur le plan cognitif le matin ça leur permet de s’échauffer avant d’attaquer des notions plus denses dans l’après-midi aussi peut-être. Et puis l’après-midi je trouve que c’est plus propice à prendre son temps. On a déjà fait une matinée, on a travaillé, et l’aprem on a une sensation plus zen. Pour moi ça permet de développer des projets ou des activités interdisciplinaires sans être pressés. Les ateliers, les expériences scientifiques ou les séances de production écrite bénéficient de ce temps plus souple.
Et encore une fois ce ne sont pas des « sous-matières » que l’on pourrait faire avec des enfants moins disponibles. Et en plus, je vais finir par ça, autant je sais que ce que tu dis fait consensus chez nous, autant moi j’ai des gros doutes dessus. L’idée que l’après-midi est forcément synonyme de baisse de concentration est à nuancer. En variant les approches et en intégrant des pauses, on peut maintenir l’engagement des élèves. Et tu vois au final regarde, on a fait des maths l’après-midi et ça s’est bien passé je trouve.
Le point de vue du chercheur : Les travaux en chronobiologie pour les élèves et ceux en ergonomie de l’activité des enseignant.es se télescopent parfois. Ici, deux enseignantes justifient leurs choix au regard de la performance attendue de leurs élèves. C’est parce que mettre les élèves en activités leur permettant de faire des apprentissages reste la préoccupation numéro un des professeur.es des écoles. Cette préoccupation tournée vers les élèves et leurs progrès est à la base de la définition du bon travail … même si elle peut différer d’un.e enseignant.e à l’autre.
Frédéric Grimaud
Docteur en sciences de l’Education (et chercheur au sein du chantier travail de la FSU-SNUipp).
