« Le temps est venu de passer de systèmes éducatifs standardisés à des écosystèmes d’apprentissage dynamiques » conclut le rapport remis à l’ONU par la directrice de l’Unesco. La création et l’apprentissage collaboratifs centrés sur l’élève, apprendre à se comprendre et à établir des liens, la nature, clé de l’éducation sont autant de points appelés à évoluer. « En France, l’éducation peine à devenir transformatrice » écrit Stéphane Germain. Pourquoi ?
Les systèmes éducatifs préparent-ils les élèves à relever les défis du 21ème siècle ? Apprennent-ils aux jeunes générations à construire le monde durable de demain ? Autrement formulé, les objectifs d’éducation au développement durable fixés dans le cadre de la Stratégie Education 2030 sont-ils en passe d‘être atteints ? Le rapport remis à l’ONU par la directrice de l’UNESCO en juillet 2025 semble indiquer le contraire. Malgré tous les efforts développés par l’institution onusienne pour définir un cadre d’apprentissage permettant à l’éducation de transformer la vie, les recommandations pédagogiques des scientifiques et des experts internationaux sont pas ou peu suivies par les autorités éducatives nationales. En France, l’éducation peine à devenir transformatrice. Explications.
La Stratégie Education 2030
C’est en 2015, que la Stratégie Education 2030 visant à « transformer la vie grâce à l’éducation » a été élaborée et adoptée par 184 pays. Cette approche prospective et stratégique de l’éducation fait suite aux travaux engagés lors du premier Forum mondial pour l’éducation au développement durable, tenu en 2014, qui avait permis d’identifier les compétences essentielles que les élèves doivent acquérir pour apprendre à construire un monde durable.
Il s’agit d’apprendre à interroger les normes sociales et les pratiques humaines en faisant preuve de réflexion critique ; d’apprendre à percevoir l’ensemble des conséquences de ses actes en plaçant les valeurs et l’éthique au cœur des processus de décisions collectifs ; d’apprendre à percevoir et à résoudre les problèmes de façon intégrée afin de prendre en compte l’impact des activités humaines sur les écosystèmes ; d’apprendre à coopérer, à l’échelle locale comme à l’échelle mondiale, pour créer collectivement les modalités d’un développement respectueux des écosystèmes et de la dignité humaine ; d’apprendre à s’inscrire dans une démarche stratégique, c’est-à-dire anticiper les conséquences de ses actes afin d’opérer des choix éclairés ; et enfin d’apprendre à se connaître pour percevoir le rôle et la contribution qu’il est possible d’apporter à la construction collective de l’avenir de l’humanité.
On retrouve là les 8 compétences essentielles de développement durable : l’analyse systémique, la réflexion critique, la résolution intégrée de problèmes, la compréhension des normes sociales, la connaissance de soi, la coopération, l’anticipation et la conception stratégique.
Mais 2015 a aussi été l’année de l’Accord de Paris sur le changement climatique. Adopté le 12 décembre, il a complétement occulté la Stratégie Education 2030, adoptée elle-aussi à Paris un mois plus tôt. En s’emparant de la lutte contre le changement climatique, les médias ont complètement oublié de sensibiliser à l’importance de l’éducation au développement durable. Sans pression de l’opinion publique, les décideurs n’ont pas été enclins à s’emparer du sujet. Dix ans plus tard, on peut légitimement s’interroger sur le déploiement de l’éducation du développement durable dans les systèmes éducatifs.
L’éducation transformatrice
En 2025, la question du sens des apprentissages est plus prégnante que jamais. Les questionnements sont multiples, aussi bien chez les élèves que chez les enseignants. Les apprentissages, tels qu’ils sont formulés dans les programmes scolaires donnent-ils aux élèves les clés de la construction de leur avenir durable ? Développent-ils leur créativité, leur capacité de réflexion critique ? Favorisent-ils les processus d’intelligence collective ? Leur donnent-ils conscience de leur pouvoir d’agir ?
En réponse à ces questions, beaucoup estiment que les systèmes éducatifs, axés sur la réussite personnelle, sur l’ambition individuelle et sur la compétition interne, plongent les élèves dans un univers qui n’est en rien celui de la durabilité. Beaucoup estiment que les systèmes éducatifs, en éludant les questionnements éthiques, projettent les élèves vers un futur destructeur de la planète. Ceux-là sont en rupture avec la logique pleinement reproductrice des systèmes éducatifs actuels, conçus principalement selon une logique transmissive. Ils rejoignent les recommandations de l’UNESCO à rendre l’éducation transformatrice.
Changement de paradigme
La Stratégie Education 2030, telle qu’elle a été adoptée en 2015, suppose un changement de paradigme. Dans son approche, il ne s’agit plus de transmettre aux élèves les sommes des savoirs et des techniques existants en intégrant au mieux les évolutions incessantes de ces savoirs et techniques. L’éducation devient transformatrice lorsqu’elle « donne aux élèves les moyens de se doter des connaissances, des compétences, des valeurs, des attitudes et des comportements nécessaires pour contribuer de manière positive à l’environnement, à l’économie et à la société », nous dit l’UNESCO.
C’est un nouveau paradigme, celui de l’éducation complexe, qui postule qu’il n’est pas possible de dissocier les objectifs d’apprentissage cognitifs, socio-émotionnels et comportementaux. L’approche pédagogique est active. Il s’agit de mettre les élèves dans des situations d’apprentissage concrètes leur permettant d’affronter des problématiques complexes nécessitant de mobiliser des procédés d’intelligence collective. Pour certains enseignants, ayant des représentations du métier centrées sur une logique transmissive de savoirs disciplinaires, peu habitués aux méthodes actives, ce changement de paradigme génère un sentiment qui va bien au-delà de l’incompréhension.
L’univers de l’éducation transformatrice paraît inconcevable au sens premier du terme. Pour ces enseignants, reconnaître qu’il existe des compétences qui débordent les champs disciplinaires et qui ne peuvent être travaillées que par des mises en situation complexes, relève d’une forme d’hérésie face à l’orthodoxie disciplinaire transmissive qu’ils ont toujours connue. Reconnaître une éthique de la durabilité, ancrer des principes d’action dans des valeurs collectivement reconnues, trouver des réponses nouvelles en mobilisant l’intelligence collective, apprendre de la nature suppose un renversement des approches pédagogiques qui ne leur paraît pas concevable. Pour cela, il faudrait une profonde remise en cause de leurs perceptions et représentations sur la raison d’être de l’éducation, sur le sens des apprentissages, sur le rôle des enseignants, sur la façon de prendre en compte les attentes des élèves, sur la façon de travailler collectivement au sein des établissements scolaires, etc. Combien de certitudes seraient ainsi bousculées ?
Pour autant, le temps presse. Il ne paraît plus possible de laisser les systèmes éducatifs en l’état. « Le pouvoir qu’a l’éducation d’induire des transformations individuelles, sociétales et mondiales ne peut plus être relégué au second plan », nous rappelle inlassablement l’UNESCO.
Le temps est venu…
Pour reprendre la conclusion – notée en gras – du rapport de juillet 2025 : « Le temps est venu de passer de systèmes éducatifs standardisés à des écosystèmes d’apprentissage dynamiques qui renforcent, encouragent et valorisent les principes suivants :
- a) La création et l’apprentissage collaboratifs centrés sur l’élève : passer de l’assimilation passive de contenu à l’exploration active, à la découverte et à la compréhension ;
- b) Les éducateurs en tant qu’activateurs et facilitateurs de l’apprentissage : les enseignants et les éducateurs doivent être dotés des moyens d’agir en tant que facilitateurs, afin d’aider les élèves à faire preuve de curiosité et de créativité face à la difficulté et à l’incertitude ;
- c) Apprendre à se comprendre et à établir des liens : l’éducation doit aider les individus à se doter des compétences nécessaires pour se comprendre, tisser des liens avec autrui et avec la nature, en favorisant l’empathie, la collaboration et l’intelligence écologique ;
- d) La nature, clé de l’éducation : la nature n’est pas une simple matière ; elle a des choses à enseigner, elle est un environnement d’apprentissage et une source d’inspiration. Il est primordial de s’instruire sur la nature, d’apprendre dans la nature, avec elle et d’elle pour comprendre le rôle de l’humain dans les systèmes régénératifs et la santé de la planète. »
Stéphane Germain
L’intégralité du rapport :
https://docs.un.org/fr/A/80/236
