Point de voyage touristique à la découverte de ruines et de vestiges d’une époque disparue attirant les visiteurs jusqu’à la baie de Naples, ses Champs Phlégréens et son volcan toujours vivant.
Pas non plus de reconstitution en 3D et images de synthèse de la vie quotidienne des Pompéiens et de leur cité prospère au temps de la Rome antique avant leur engloutissement sous les pierres brûlantes et les amas de cendres, générés par l’éruption dévastatrice du Vésuve le 24 août 79.
Travail patient, constance méthodique, traces d’histoire (s)
Gianfranco Rosi, grand documentariste italien, originaire d’Erythrée, mainte fois récompensé dans les festivals du monde entier, infatigable explorateur des pays où il s’attarde (de l’Inde à la Californie, de l’Italie au Moyen-Orient…), travaille et crée d’un pas lent (un séjour de trois ans à Naples par exemple), au rythme des êtres et des choses s’offrant à son regard patient.
Au fil de révélations et de rencontres inattendues, et ce, dès son premier long métrage, Boatman sur un batelier du Gange en 1993. Avec une prédilection pour les personnes à la lisière du monde, démunies, sans-abris, obscures ou hors-la-loi, tout en privilégiant des imaginaires souterrains et des territoires périphériques.
Dans ces conditions, suivons avec attention le fil conducteur (dans sa simplicité apparente) ici proposé. « Pompéi, Naples, le Vésuve. Des vies sous la menace du volcan : archéologues, pompiers, éducateurs, marins, photographes… La terre tremble et le passé infuse dans le présent de tous. En donnant voix aux habitants, le film compose un portrait inédit de la ville, comme une machine à voyager dans le temps ».
Intermittences lumineuses, ombres du passé, hantise du présent
L’ouverture impressionnante du film frappe par sa splendeur et sa picturalité. Comme si nous pénétrions dans un univers inconnu. En plans larges des tableaux mouvants de nuages chargés d’ombres et de lumières, au dessus d’une région (napolitaine) qui n’est pas encore à la portée de notre regard. Le noir et blanc s’impose aussi, ses lumières crépusculaires, ses contrastes violents qui découpent les paysages, le ciel, la terre, le sous-sol et l’eau, des éléments aux déclinaisons multiples, soumis aux intempéries et aux soubresauts intempestifs du Vésuve.
Montées par visions fragmentaires et par hachures brutales, les séquences nous donnent la sensation d’une instabilité, en correspondance avec la menace constante du volcan et de la terre qui tremble. Une menace visible dans le traitement à l’image de la lumière à travers un nuancier infini, du noir au gris pâle, des éclats de blancheur assombris par des coulées brutales de poussière, de sable et de fumée.
Comme si Naples et ses environs nous apparaissaient davantage comme un territoire naturel, une campagne accidentée plutôt qu’une zone urbanisée. Quelques plans d’ensemble de la ville illuminée la nuit ponctuent cependant à intervalles réguliers l’évocation ; des plans fixes, silencieux, suggérant aussi sans doute que le Vésuve, relégué presque hors-champ (manifestant son activité par les fumeroles), surplombe les Napolitains et leurs habitations. Des vivants vulnérables hantés au présent par la crainte du moindre séisme, confrontés aux fantômes des Pompéiens morts au début de notre ère et à l’anéantissement de la cité d’alors par le déchaînement volcanique
Voix et récits entremêlés, vies entrecroisées, Naples ville ouverte
Le Vésuve, toujours actif, tous les personnes en parlent, pas seulement à cause du passé mais aussi à cause des traces visibles ou invisibles, encore à découvrir au fil de fouilles encore en cours.
Les vestiges du passé (statues, fragments, documents, actes d’archives, restaurations en cours, objets sauvés du pillage…) sont au cœur de l’activité, attentionnée, rigoureuse, affectueuse même, de plusieurs personnes qui se transforment progressivement sous nos yeux en personnages, porteurs de récits traversés par l’histoire, la leur, et l’Histoire qu’ils veillent à transmettre.
Photographe spécialisé en archéologie (silhouette dans la pénombre d’un labo) fixant des plaques antiques ; archéologue et conservatrice du Musée dédié de Naples (nous entendons sa voix sans voir son visage) visitant des statues oubliées en vrac dans le noir d’un sous-terrain, braquant son projecteur sur les sculptures abandonnées et en admirant la matière ; petit groupe d’universitaires japonais venus de Tokyo (filmés dans leurs pérégrinations et paroles sur le terrain) étudier graines, sédiments et ossements dans la Villa de l’Empereur Auguste, découverte récemment, non loin de là.
Nous nous approchons aussi de Titti, éducateur populaire et des enfants auxquels il assure un soutien scolaire, filmés dans la pénombre à mi-sous-sol de l’arrière-boutique ; et plus tard, le même Titti cadré de face, assis un livre à la main devant sa bibliothèque, cherchant à transmettre à un jeune garçon intrigué son amour pour Les Misérables et Victor Hugo.
D’autres personnages prennent leur place et nous parlent : le procureur enquêtant sur les voleurs d’antiquités et s’interrogeant sur l’histoire comme fouille, un marin d’un navire syrien transportant du blé d’Odessa vers la Campanie racontant l’expérience de la guerre. Comme « une irruption du présent », selon les mots du réalisateur, dans une ville portuaire imprégnée d’histoires anciennes et nouvelles…
Au Q.G. des pompiers, « chœur antique », présent fragile
Et si à l’origine des récits se trouvaient, en figures centrales, les pompiers dans leur Q. G. ? Un quartier général à la fois point de convergence des appels au secours de toutes sortes et réceptacles des peurs d’une partie de la population tourmentée par les risques potentiels, réels ou supposés, d’un volcan toujours en activité.
Ils sont filmés en plans larges de dos devant de larges baies vitrées avec vue panoramique dans leur « tour de contrôle ».
La caméra empathique les capte dans leur patience et leur bienveillance à l’égard des Napolitaines et Napolitains qui demandent de l’aide ou une réassurance face au moindre signe d’amplification sismique.
Voix apaisantes, ton calme, réponses certifiant la venue rapide des secours si nécessaire. Le trio ne manifeste ni cynisme ni lassitude face à la répétition des peurs dominantes et … des cris de terreur de mères de familles anticipant la reprise des coups d’un mari alcoolique.
Autant de voix humaines, dans leurs singularités qui trament, peu à peu, par leur assemblage avec un paysage composite « une carte affective et morale » de Naples, des Champs Phlégréens et du Vésuve, tels que Gianfranco nous les donne à imaginer. Une création cinématographique subtilement modulée par la musique expérimentale du compositeur Daniel Blumberg, attentif à ce que sa partition « murmurée » s’intègre au paysage. Au point en effet que certains sons se fondent dans le tissu sonore du film et donnent à Pompéi, sous les nuages une inquiétante étrangeté.
Selon Gianfranco Rosi , « filmer c’est accueillir l’imprévu »
Son défi ici : « rester fidèle au sentiment d’émerveillement, tout en demeurant dans le cadre de la caméra où les histoires prennent vie ». Fiction ou documentaire, qu’importe. Pompéi, sotto le nuvole, poème visuel et sonore, nourri d’imaginaires, interroge magnifiquement la précarité des vies humaines sous l’incandescence d’un volcan, dans Naples gorgée d’histoires, ville portuaire, ouverte à tous vents.
Samra Bonvoisin
Pompéi, sotto le nuvole, film de Gianfranco Rosi-sortie le 19 novembre 2025 ; Prix spécial du Jury, Mostra de Venise 2025
