Pourquoi et comment travailler la question du « racisme » avec vos élèves ?
En 1re bac pro, en histoire, nous travaillons la question de l’accès aux droits : le droit du travail en métropole et dans les colonies depuis le XIXe siècle, le droit des femmes… mais également l’histoire de la Shoah en France. En 2de, nous avons travaillé l’histoire de la traite et de l’esclavage. Le racisme apparaît comme un point de jonction entre ces deux années, en plus d’être une question sous-jacente, une sorte d’éléphant dans la pièce, lorsqu’on est une femme cis, incarnant l’État et ses postures de domination, face à une classe de lycée pro du 93. Il me semble primordial, avant d’aborder l’histoire de la Shoah en France, d’expliciter ces problématiques.
Pouvez-vous présenter le projet pédagogique ?
Je travaille toujours à partir de projets. À partir des programmes, en équipe et avec les élèves, nous définissons des sortes de « fils rouges » qui relient des savoirs transversaux, des compétences professionnelles et des capacités d’histoire-géographie, mais également d’éducation physique et sportive et de langues vivantes autour d’une problématique commune. En première cette année, notre problématique est « Liberté(s) ? ». A partir de cette question, nous choisissons des ateliers, un parcours de spectateur, des séjours d’études, une tâche finale.
Cette année, nos 1res sont en partenariat avec l’association d’enquêteurs Yahad In Unum, le Mémorial de la Shoah à Paris et Drancy, la Maison d’Izieu, le Mémorial de Caen, le Concert de la Loge et l’Espace 1789. Le 23 mai, iels seront sur scène – dans le cadre du projet Hip Baroque Choc – pour donner à entendre les textes qu’iels auront écrits à partir de l’ensemble de ces activités, sur la question de la liberté.
L’écriture collective de cet article consacré au racisme était un premier point d’étape, une tâche de fin de période – avant les vacances d’automne, donc très tôt – en conclusion de notre première séquence « Hommes et Femmes au travail en métropole et dans les colonies », et en préparation de l’accueil prévu dans nos classes, entre octobre et décembre, de l’association Yahad In Unum, pour trois ateliers consacrés aux enquêtes de terrain dans le cadre de la Shoah, du génocide des Tsiganes, de l’oppression du peuple Yézidi et du féminicide au Guatemala.
Comment ont réagi les élèves à ce projet ?
Un peu circonspects au départ – « on va vraiment être publié ? » – les élèves ont d’abord diversement réagi, s’impliquant plus ou moins dans leurs écrits, investissant plus ou moins leurs histoires personnelles et leurs convictions.
Ce qui fonctionne, me semble-t-il, c’est l’écriture par étapes à partir des lectures collectives et anonymées de ce que chacun·e a écrit. Là, iels se répondent, s’engagent dans leurs prises de position.
En dehors de l’écriture elle-même, ce protocole permet aux élèves de se regarder les un·es les autres différemment, de prendre en considération – au sens fort du terme – les histoires des un·es et des autres. Même si les textes restent anonymes jusqu’au bout, la classe prend forme avec cette idée : parmi nous, certain·es ont vécu ceci ou cela…
C’est également l’occasion pour elleux de remettre de l’ordre dans ce qu’iels vivent au quotidien, de poser des mots sur ce qu’iels considèrent trop souvent comme banal, normal… C’est important parce qu’iels mettent un mot sur leur colère et replacent les sentiments sur les événements…
Avez-vous été surprise ?
Comme à chaque fois, la première étape est frustrante. Iels ne répondent pas, le sujet ne semble pas leur parler… et cela m’interroge sur ce que je projette sur elleux. La même chose s’était produite lors de l’écriture consacrée aux Indépendances.
Dans ce qu’iels ont finalement accepté de partager, j’ai été agréablement surprise par ce qu’iels disent de leurs quartiers et qui rend plus performant le vieux slogan « pas de racisme dans nos quartiers »…
À la fois, iels passent leurs temps à utiliser des propos, des insultes racistes et sexistes, à la fois iels ne le sont profondément pas. C’est un rapport à la parole, peut-être aussi à l’intégration de la parole dominante qui se met en scène.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
Pour plus d’informations :
– Après-demain : « Connaître et combattre tous les racismes »
– Site internet de la Fondation Seligmann
