Avec sa dernière publication Masculinisme, pourquoi un tel succès ?, la collection ALT dédiée aux 15-25 ans, s’attaque au phénomène de plus en plus médiatisé du masculinisme. Quels « discours destructeurs » se cachent derrière ce mot, « l’un des plus recherchés sur Internet en 2025 : + avec 800 % en un an ! » ? Décryptage de cette nouvelle idéologie par la journaliste et documentariste Nesrine Slaoui, autrice de ce court essai d’à peine trente petites pages, informé, percutant et très accessible.
Petite histoire du masculinisme
« Le masculinisme ne date pas d’Internet », et d’une certaine manière ce phénomène n’a rien de nouveau, explique Nesrine Slaoui. Dès la fin du XIXe siècle, les revendications des femmes à obtenir le doit de vote et à participer à la vie politique se sont confrontées à l’hostilité de certains hommes, qui, au nom de la défense d’un « ordre naturel », ou d’une pseudo supériorité ancestrale, jugeaient comme « une menace pour la société » l’égalité entre les sexes.
Dans les années 70-80 ce mouvement « prend la forme qu’on lui connait aujourd’hui ». Désormais, selon ses adeptes, les avancées obtenues par les femmes, non seulement menaceraient la société, mais s’attaqueraient aussi aux droits des hommes, devenus « victimes du féminisme ». Le phénomène s’est développé depuis les années 2010, via Internet, à travers « des regroupements de communautés d’hommes (…) qui parlent de virilité, de séduction, de réussite masculine et qui tiennent des propos misogynes ». C’est ce que l’on va appeler la « manosphère », (la sphère masculine). Un espace d’entre-soi masculin empreint de théorie conspirationniste, véhiculant « le récit d’un complot féministe international visant à dominer les hommes », et présentant ses discours anti Me-too comme des actes de résistance aux « injustices » subies par les hommes.
Qualifier le masculinisme d’équivalent masculin du féminisme, est donc tout aussi infondé que « de prétendre qu’être raciste et lutter contre le racisme relèverait de la même logique ». Le féminisme vise « l’égalité réelle entre les femmes et les hommes » ; le masculinisme s’oppose aux avancées des droits des femmes et « défend une domination ».
Pour expliquer comment cette « vision du monde se diffuse sur les réseaux sociaux », Nesrine Slaoui utilise une pyramide à 4 étages. Des dérives New Age d’un « développement personnel », fait d’« énergie masculine » et d’« énergie féminine », au culte du corps de mâle dominant façonné par la musculation, elle explique comment les masculinistes en viennent à construire des discours nourris de réification des femmes – considérées comme de simples produits de consommation – et à légitimer le recours à la violence.
L’autrice passe ensuite en revue les différents « groupes de mascus » de la manosphère : des plus médiatisés, les Incels (involuntary celibates ou célibataires involontaires), qui « détestent ouvertement les femmes et leur reprochent de ne pas leur offrir de relations affectives ou sexuelles » auxquelles ils auraient par nature, le droit, aux plus anciens, les MRA (Men’s Rights Activits ou activistes des droits des hommes), qui considèrent que les femmes les privent de leurs droits et sont responsables de leur marginalisation, en passant par les PUA (Pick-Up Artists, ou artistes de la séduction), adeptes du harcèlement … Tous ont en commun de « contester l’égalité entre les hommes et les femmes » et d’être porteurs d’un langage misogyne, voire haineux.
Identifier les signaux
Ces discours, souvent violents et radicaux, se répandent de plus en plus, au-delà de cette manosphère. Ils progressent, notamment tout particulièrement chez les 15-25 ans, un âge où cherchant à construire leur identité, certains trouvent parfois dans ces « communautés, dans les forums et les réseaux sociaux, (…) un sentiment d’appartenance » explique Nesrine Slaoui.
Identifier certaines de leurs caractéristiques, repérer quelques-uns de leurs éléments de langage, est un détour nécessaire pour parvenir à les neutraliser. Selon le rapport de janvier 2026 du HCE (Haut Conseil à l’Egalité), il y a d’ailleurs urgence à ce que l’Ecole mette en place une formation ciblée permettant de développer « la capacité des enseignant·es et personnels éducatifs à détecter les signaux faibles de radicalisation masculiniste et à désamorcer les discours misogynes ou complotistes ».
Il faut prendre au sérieux cette « menace sécuritaire que les masculinistes font peser sur notre pays », poursuit le HCE. Elle est en effet d’autant plus inquiétante qu’elle s’inscrit dans un large mouvement réactionnaire européen – comme l’a montré une récente enquête du Planning familial – et international. Car oui, comme le rappelle Nesrine Slaoui, « le masculinisme est politique ». Et on sait, en prônant un discours « fondé sur l’autorité, l’ordre, l’exclusion de la différence et la nostalgie du passé », de quel côté il penche…
Ce petit ouvrage pourra aider à en prendre conscience et à entamer le dialogue avec des élèves, en particulier dans le cadre de l’EVARS.
Claire Berest
Masculinisme, pourquoi un tel succès ?, Nesrine Slaoui. Editions La Martinière – Collection ALT.
