D’autres littératures que la nôtre
C’est que la « littérature » dont il est ici question, et dont la vitalité est alors exceptionnelle, se déploie sur des supports et formats bien plus divers que les livres où nous tendons à l’enfermer : ouvrages, journaux, brochures, affiches, lettres, discours, scènes et parterres de théâtre, almanachs, chansons, hymnes, poèmes de circonstances, récits d’histoire immédiate …
Cette « littérature » véhicule des hiérarchies fort différentes des nôtres : le roman par exemple reste alors un genre mineur et méprisé, même s’il renouvèle ses thèmes (romans noirs, romans d’exil, romans politiques…).
Cette « littérature » se fait espace plus démocratique. « La Comédie française perd son monopole et l’Académie française est supprimée ». La participation à la vie littéraire s’ouvre à des milieux socialement plus divers, et même, offensivement, aux femmes, dont le patriarcat, politique et/ou lettré, cherche encore à étouffer l’expression. Elle se fait aussi volontiers collective, en particulier dans les journaux. Elle assume même le risque d’imperfections formelles.
Cette « littérature » se donne des enjeux bien plus larges que la finalité esthétique qui nous en semble aujourd’hui l’essence même. Analysant l’ouvrage, essentiel, De la littérature (1800), Olivier Ritz souligne par exemple combien pour Germaine de Staël « la littérature n’est pas séparable de la société : elle est conditionnée par une situation politique et sociale sur laquelle elle est même susceptible d’agir. C’est pourquoi elle peut être utile ».
Ce qui pourrait apparaitre à nos yeux comme une dégradation du « littéraire » porte au contraire son extrême valorisation. « Le mot est beaucoup utilisé, en particulier dans les journaux ». La reconnaissance « littéraire » confère prestige et autorité. Voltaire et Rousseau sont panthéonisés. La censure, l’emprisonnement, la guillotine témoignent à leurs façons du pouvoir effrayant qu’on accorde aux écrits. « Napoléon Bonaparte s’entoure d’écrivains pour légitimer le pouvoir qu’il a conquis par la force en 1799.» Etc.
Que nous enseigne aujourd’hui cette effervescence d’expression ? L’ouvrage historique d’Olivier Ritz livre en particulier aux enseignant·es de français bien d’utiles leçons.
Il nous rappelle assurément la réaction (dans tous les sens du terme) que suscita çà et là la sélection de la Déclaration d’Olympe de Gouges au programme de français en 1re il y a quelques années : « Ce n’est pas de la littérature ! » se récrièrent alors beaucoup.
Peut-être, mais selon un point de vue que l’on peut légitimement juger situé, donc étriqué. Car en 2021, Olympe de Gouges a peut-être, à nouveau, ouvert une brèche qui ébranle nos représentations culturelles. La vitalité de la « littérature », nous démontre Olivier Ritz, tient manifestement à sa place et son rôle dans la cité : pour la revitaliser dans l’Ecole et la société du 21e siècle, nous faudrait-il alors la repolitiser ? ou, pour le moins, lui restituer ses intenses vibrations citoyennes, comme le font d’ailleurs bien des ouvrages actuels de littérature jeunesse que goutent nos ados ? ne conviendrait-il pas même de renoncer à une certaine idéologie de la « Littérature », celle portée par la contre-révolution du 19e siècle qui en restaurera le caractère aristocratique pour en (r)établir les normes, les hiérarchies, les critères, les nobles supports, les admirables figures ?
Rappelons alors avec Roland Barthes, que « la littérature, c’est ce qui s’enseigne, un point c’est tout » (Cerisy-la-Salle, 1969) : l’Ecole tend hélas à réduire fortement le champ des possibles !
Ecoutons aussi le conseil de l’enseignant Mathieu Billière à la lumière d’une invitation de l’historien de la littérature Alain Viala : « ne plus parler de littérature, mais du littéraire : plutôt qu’un contenu roboratif, apporter à tes élèves la possibilité d’une expérience » (Lever la main, 2025).
Ajoutons que, pour libérer et agrandir la littérature, un mouvement se dessine aujourd’hui en faveur des « arts littéraires », qu’éclaire ainsi Arnaud Idelon : « On désigne par « arts littéraires » l’ensemble des formes de création littéraire qui s’écartent du livre pour trouver d’autres modes d’existence, de diffusion et de création. Ils se vivent, non comme un refus de l’objet-livre, mais comme une mise en résonance du littéraire hors de ses pages. Ils incluent la littérature exposée, performée, lue, racontée, échangée, numérique, le rap, le slam ou le spoken word, mais aussi les formes diffusées sur les réseaux sociaux, les podcasts, les arts visuels et la scène. »
Considérons à sa juste valeur et dans tous ses possibles cette ferveur de l’écriture qui touche à nouveau notre époque et jusque nos élèves : « 92 % des jeunes ont une activité de scripteur déclarée » (Anne Cordier, Catherine Mongenot, 2023).
Savourons donc l’ouvrage d’Olivier Ritz, qui, à travers un gros plan sur une période de l’Histoire, élargit en réalité nos horizons. Culturels. Et, espérons-le, scolaires.
« Ah ! ça ira, ça ira, ça ira ! Les [Lagarde et Michard] à la Lanterne » ?
Jean-Michel Le Baut
Olivier Ritz, Une histoire littéraire de la Révolution française, Gallimard, collection Folio Histoire n°359, 19 mars 2026, EAN 9782073136831
Sur le site de la maison d’édition
Arnaud Idelon : « Les arts littéraires ou la littérature hors du livre »
Mathieu Billière : Professeur de français et d’émancipation
