Le congrès mondial de la FIPF sur les utopies francophones en tous genres, qui s’est tenu à Besançon en juillet 2025, incite à s’interroger sur l’une d’entre elles, et non des moindres : la réforme de l’orthographe française. Depuis 1990, en effet, se pose la question de la suite à donner aux rectifications orthographiques publiées alors au Journal Officiel[1]. Un serpent de mer réactivé dernièrement par les Linguistes atterré·e·s.[2] Les propositions ne manquent pourtant pas. Après Nina Catach et son équipe, dont les travaux des années 80-90 ont fortement influencé les orientations réformistes[3], d’autres ont repris le flambeau, et notamment Claude Gruaz et son groupe Erofa, dont les nombreuses publications envisagent, d’un point de vue strictement linguistique, des changements orthographiques de grande envergure.[4]
Des vents contraires à la réforme
Et pourtant, malgré ce travail prolifique, supporté par de nombreux articles émanant d’horizons divers, l’entreprise peine à convaincre, à imposer ses vues, dans une sphère régulièrement agitée par des débats – en général conflictuels –, et des prises de position souvent critiques envers les offres réformatrices. Il n’est donc pas déraisonnable de s’interroger sur le poids de la parole du linguiste dans une société où elle est constamment confrontée à des vents contraires, où elle doit lutter contre une opinion réfractaire, plus ou moins bien informée sans doute mais dont les réseaux sociaux se font le porte-voix assourdissant. Une situation qui, à l’instar de bien d’autres domaines, confirme la relative surdité citoyenne et institutionnelle envers les études scientifiques.
Car il faut se rendre à l’évidence : en dépit du sérieux de ses travaux, la linguistique a bien du mal à porter, à elle seule, une réforme de l’orthographe. Un constat qu’ont pu faire toutes celles et tous ceux qui ont vécu, à la fin des années 80, la controverse acharnée autour des rectifications orthographiques, alors qu’un environnement sociopolitique plutôt favorable a, contre vents et marées, permis leur avènement. Et cela, en dépit de critiques d’écrivains, de journalistes et même d’une partie de la vox populi, tous viscéralement opposés au changement. Mais, face à cette opposition, souvent disproportionnée, les réformateurs purent compter sur des instances politiques plutôt favorables à des modifications suffisamment modérées pour disqualifier les cris d’orfraie d’opposants, parfois de mauvaise foi, qui se plaisaient à dénoncer une ortograf fonétik imaginaire.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Les idées réformatrices ont-elles l’oreille des pouvoirs politiques ? Des usagers eux-mêmes ? Que faudrait-il pour que les travaux linguistiques dont dispose la communauté des locuteurs francophones trouvent un écho favorable auprès de citoyen·ne·s qui subissent quotidiennement les effets délétères d’une orthographe mal maitrisée mais qui n’en jouent pas moins à la dictée dans la plupart des communes de France ? Des usagers, soit dit en passant, qui ont tendance à surestimer leurs compétences orthographiques : en 2023, un sondage IFOP ne révélait-il pas qu’une large majorité d’entre eux affirmait avoir un bon niveau en orthographe, ce que la réalité des faits était loin de confirmer.[5]
Alors ? Comment convaincre les dictophiles qui se rassemblent le weekend dans les villages et les villes de France ? Comment composer avec les discours qui ne se préoccupent que de défense de la norme orthographique ? Comment convaincre ces universitaires qui se plaignent du faible niveau de leurs étudiants, au point d’organiser des séances de rattrapage à l’aide de… dictées ? Comment convaincre les entreprises, quand trois sur quatre d’entre elles estiment être confrontées aux problèmes orthographiques de leurs employés ? Quand bien des articles de presse rappellent à quel point une petite faute d’orthographe peut coûter cher au candidat à un emploi, au salarié qui diffuse des courriels au sein de son entreprise ?
Pourquoi tant de haine ?
Face à cette symphonie protestataire, le pouvoir de conviction dont dispose la linguistique s’avère plutôt limité. N’est-ce d’ailleurs pas la leçon à tirer de l’expérience des sociolinguistes spécialisés dans la construction de graphies pour des langues qui n’en disposent pas encore ? Leurs travaux montrent en effet que le facteur linguistique, certes essentiel, n’est qu’un facteur parmi d’autres. Grand spécialiste de la question, Mark Sebba[6] rappelle à cet égard que les orthographes ne sont pas seulement des réalisations technologiques de haut niveau mais qu’elles doivent compter avec des facteurs sociaux et culturels. À propos des créoles utilisés dans les Caraïbes (Sebba, 1998)[7], il constate notamment qu’une orthographe, parce qu’elle est l’aboutissement le plus visible du processus de standardisation, cristallise toutes les formes de contestation. Et si la codification, dans sa dimension phonographique notamment, est avant tout un acte linguistique, elle est aussi éminemment politique et idéologique.
Les résistances envers le changement orthographique relèvent d’ailleurs d’une tendance générale dont la francophonie n’est pas la seule à souffrir. L’Allemagne, pour ne prendre que cet exemple, en a également fait l’expérience douloureuse. Au cours des années 1990, son projet de réforme orthographique a mis des années à se concrétiser. Et lorsque les ministres de la culture des 16 États régionaux (Länder) ont fini par proposer un compromis, ils se sont heurtés au refus d’adversaires acharnés qui refusèrent d’appliquer les nouvelles règles. Ainsi, dès 1998 le Land de Schleswig-Holstein votait pour le retour à l’orthographe traditionnelle, une décision également adoptée en 2000 par le journal Frankfurter Allgemeine Zeitung et, quelques temps plus tard, par les éditeurs Spiegel et Springer.
En tout état de cause, l’histoire des réformes orthographiques n’est jamais un long fleuve tranquille. Et si, par le passé, des réformes linguistiques radicales furent possibles, dans le Japon de l’ère Meiji, la Turquie d’Atatürk, le Vietnam post-colonial, c’est grâce à la concomitance de bouleversements historiques et, phénomène non négligeable, d’un faible nombre d’usagers. Quant à hangul, le système graphique des deux Corées, créé au 15e s. par un empereur visionnaire, il ne s’imposa qu’au tout début du 20e s. Ainsi, sauf à faire partie de l’habitus culturel, comme en Espagne notamment grâce aux travaux constants de la Real Academia, les changements orthographiques se heurtent en général au conservatisme de nostalgiques du passé. C’est ainsi qu’en Chine, où les projets de réforme ont toujours été nombreux, la simplification des caractères, souhaitée par certains réformateurs – mais critiquée par des travaux psycholinguistiques[8] – fut à de multiples occasions remise en question, entrainant même, pour partie au moins, le retour à certains caractères complexes.[9]
Perspectives
Alors finalement que faire ? Certains diront que la solution se trouve du côté des correcteurs orthographiques… Ce serait oublier qu’en l’état actuel des connaissances au moins, ceux-ci ne peuvent se passer de compétences orthographiques : ils indiquent une erreur mais ne la corrigent pas… Du moins, pas encore. Ainsi, dans une phrase telle que : « … certains enfants s’étaient approprié des objets qu’ils utilisaient à toutes les récré« , le correcteur souligne « récré » où manque le « s » final. Le cas n’est guère difficile. Mais que faire quand le même correcteur souligne « donné » dans : « Nous nous sommes donné un temps pour observer et constater que le foot occupait 75% de la cour… » ? Accorder au pluriel ou pas ? Le correcteur installe donc une vigilance utile mais ne résout pas le problème orthographique.
D’autres plaideront pour des solutions didactiques, qu’il s’agisse d’ouvrages spécialisés ou d’articles, autant d’offres éditoriales clé en main, quasiment aussi vieilles que l’orthographe elle-même, voire désormais de start-up opportunistes. Une assistance dont le sempiternel recommencement ne plaide guère en faveur d’une quelconque efficacité. Une solution pédagogique resterait-elle encore à construire ? Peut-être. Mais que faire alors de ces voix qui pensent que, si les petits francophones commettent des erreurs, plus qu’autrefois nous affirment-elles, c’est parce qu’ils sont confrontés à une orthographe trop difficile ? Plus difficile que d’autres. Mais si toute simplification rationnelle est bonne à prendre, ne nous y trompons pas, même avec une réforme, l’orthographe du français restera difficile à enseigner et à maitriser. Elle n’atteindra jamais, à l’instar de ses cousines romanes, une quasi homologie entre l’oral et l’écrit. Et même si l’on simplifie l’accord du participe passé, si l’on remplace les « -x » des pluriels en « -oux » par un « -s », si l’on remplace certaines consonnes doubles, il restera toujours les désinences verbales et les homophones verbaux, c’est-à-dire les éléments les plus complexes de l’orthographe grammaticale dont on sait à quel point leur maitrise nécessite d’efforts cognitifs.
Alors ? Une fois encore : que faire ? D’abord – et essentiellement – parvenir à convaincre l’opinion publique. Sans un tel préalable, les propositions linguistiques resteront lettre morte. Seule en effet une opinion publique éclairée pourra peser sur les décideurs, influencer la sphère politique, les usagers étant aussi des électeur·trice·s. De la pédagogie avant toute chose, comme l’écrit Bernard Cerquiglini dans son excellent ouvrage paru récemment.[10] Quand, au début des années 90, après la publication des Rectifications orthographiques, Michel Rocard, premier ministre, s’interrogeait sur les raisons d’un semi-échec, la réponse s’imposa : « Trente ans de pédagogie« … pour expliquer notamment les causes de la complexité orthographique. Mais comment convaincre cette opinion sans une forte médiatisation de l’information ? Sans une information sur l’état actuel des compétences mais aussi – soyons ambitieux –, sur l’histoire de l’orthographe afin de lutter contre l’idée reçue d’une norme orthographique séculaire et intouchable. Un travail qui ne se fera pas sans heurts, sans débats houleux, mais sans lequel rien ne sera possible. Aussi longtemps que les raisons qui motivent des propositions réformatrices resteront confidentielles, limitées aux seuls cercles de spécialistes, tous les efforts des linguistes seront vains.
Jean-Pierre Jaffré
Ancien chercheur au CNRS
Jean-Pierre Jaffré dans Le Café pédagogique
1 Les Rectifications de l’orthographe. Journal Officiel du 6 décembre 1990. Documents administratifs, n° 100.
[2] https://www.tract-linguistes.org.
[3] Catach, Nina (1991). L’orthographe en débat. Nathan Université.
[4] Voir notamment la série d’ouvrages parue sous la direction de Claude Gruaz aux éditions Lambert-Lucas : Le X final (2009) ; Simplifier les consonnes doubles (2013) et Les lettres grecques et similaires (2015).
[5] Pour une analyse détaillée, voir « Orthographe : les Français pris en faute ? », sur le site de Merci-App [www.merci-app.com/etude-orthographe-francais], le 22 juin 2023.
[6] Sebba, M. (2007). Spelling and Society. Cambridge, UK: Cambridge University Press.
[7] Sebba, M. (1998). Phonology meets ideology: the meaning of orthographic practices in British Creole, Language Problems and Language Planning, 22, 1, 19-47.
[8] Voir par exemple McBride-Chang, C. & al. (2005). Chinese character acquisition and visual skills in two Chinese scripts, Reading and Writing, 18, 99-128.
[9] Voir Chen, J.T.S. (1980). Les réformes de l’écriture chinoise. Mémoires de l’Institut des Hautes Études chinoise, vol. XII. Paris : Collège de France.
[10] Cerquiglini, B. (2025). À qui la faute ? L’impossible (mais nécessaire) réforme de l’orthographe. Folio essais n° 716, Gallimard, 160 p.
