Le jugement est une démarche qui consiste à conférer une signification, un sens et une valeur aux faits, aux actes, aux attitudes, aux évènements ou aux situations. Dans l’enchevêtrement de nécessités et de priorités, l’attribution d’un sens et d’une valeur nécessite de hiérarchiser des perspectives concurrentes et souvent conflictuelles.
Juger oblige à anticiper les évolutions et les conséquences probables de ce qui est jugé et à détecter les enjeux au regard des bénéfices espérés et des effets néfastes. La capacité de jugement requiert l’inscription de ce qui est jugé dans son contexte et dans son histoire. Ce travail d’appréciation permet aux élèves, de fonder leur mode de compréhension, de se faire une opinion et de formuler un avis. C’est par l’exercice du jugement que se développent l’esprit et la capacité critique.
Dissocier le jugement de l’accusation et de la condamnation
S’il est nécessaire et possible de juger, de réprouver, voire de condamner un fait, un acte, une attitude, une situation ou un évènement, on ne peut juger une personne, car on ne peut réduire un humain ni à l’un de ses états, ni à l’un de ses actes. Face à la complexité des situations humaines et à l’opacité des histoires et des mobiles, personne ne peut prétendre avoir accès à la totalité des conditions et du vécu dans lequel un acte a été commis. D’où l’impossibilité de condamner. La Justice, dont la fonction est de prononcer des « condamnations » à l’encontre des personnes auteurs de crimes et de délits, a pour finalité de les « sanctionner », c’est-à-dire de rappeler la dimension inviolable des interdits de destruction de la vie humaine et de ses conditions de dignité.
Le jugement nécessite de « prendre acte »
Prendre acte ne veut pas dire « être complice » ou « fermer les yeux » concernant une situation regrettable, un acte de violence ou un délit. Prendre acte, ce n’est pas accepter l’inacceptable mais c’est reconnaitre l’état d’une réalité. C’est objectiver et problématiser les différents aspects d’une situation et en identifier les effets et les enjeux. C’est tenter de reconnaître les processus à l’œuvre afin d’ouvrir des perspectives de transformation de l’inacceptable. Prendre acte est le premier temps de la démarche de jugement rendant possible la conscience de ce qui est. C’est aussi l’amorce de l’interrogation de la façon dont nous sommes atteints, impliqués, et convoqués à nous positionner face à cet état de la réalité. Prendre acte d’une difficulté ou d’une transgression chez un élève oblige à questionner ce qui l’a conduit à cet état de fait ou à ce comportement, afin que ce que l’on exprime soit compréhensible pour lui, tant à partir de ce qu’il ressent, de ce qu’il imagine, que concernant la réalité concrète des faits.
La nécessité de juger
Ne pas juger, c’est renoncer à tout esprit critique. C’est ne pas choisir et ne jamais ni décider, ni s’orienter. À terme, chez un élève, c’est renoncer à penser, ce qui a pour effet qu’il s’abandonne à ses émotions et à ses réactions pulsionnelles. Au plan de la pensée, ne pas exercer son jugement c’est en rester aux « préjugés » au nom de valeurs établies, allant de soi. Or une valeur n’a de consistance que lorsqu’elle est confrontée à un ensemble de références identifiées, explicitées et assumées.
Une valeur est un principe pouvant s’exprimer sous des formes différentes et dans des contextes hétérogènes. C’est pourquoi, l’éthique convoque chacun à une pensée singulière, fondée sur le devoir de juger par soi-même et « en conscience » de ce qui est juste. Juger, c’est s’engager personnellement dans le travail de compréhension de la situation abordée. Pour autant les jugements personnels doivent pouvoir être confrontés entre eux, afin de rendre possibles les ajustements collectifs permettant de vivre ensemble dans une communauté d’appartenance.
Les sources du jugement et leurs enjeux
Quand le jugement prend sa source dans l’obéissance, la soumission à la morale, à la loi et ou aux normes en vigueur, sans interrogation critique de leurs fondements, le jugement est imposé par le pouvoir. Il y a danger de totalitarisme (Cf. : les lois du régime de vichy).
Quand le jugement prend sa source dans l’éthique, il est celui de chaque élève. Le jugement est intériorisé et l’élève est auteur de son jugement et de son acte. Pourtant, la seule référence à l’éthique comme fondement du jugement personnel ne garantit pas qu’il y ait partage des mêmes valeurs. Les conditions du vivre ensemble n’étant pas prises en compte, il y a risque d’individualisme et de dérive dans des croyances en rivalités permanentes.
Il est nécessaire que le jugement prenne sa source dans la « tension éthique ». Il y a alors problématisation, conflictualisation ou constitution d’un écart entre ce que dit la morale, la loi ou la norme et le jugement personnel d’une réalité singulière, inscrite dans un contexte et une histoire particulière. Dans cette « tension éthique », la loi interroge les fondements du jugement personnel, comme le jugement personnel interroge la loi.
Encore faut-il qu’il y ait un apprentissage d’un usage démocratique du jugement. Un tel apprentissage est coûteux en débats, tant entre enseignants, qu’entre les élèves. Une génération d’élèves dont le jugement n’a été ni incité, ni exercé, s’exprime dans l’émotion et le ressentiment. Elle risque de basculer dans la révolte et les émeutes lors d’évènements vécus comme des injustices à fortes charges émotionnelles.
Souvent, quand on fait des réunions, par exemple en échanges de pratiques, on met en avant le non-jugement comme une des règles préalables d’échange. Est-ce une erreur ?
Le problème du « on ne juge pas » est directement hérité de la pensée judéo-chrétienne : « Ne jugez pas, vous ne serez pas jugé ». La question du jugement est alors référée à une pensée théocentrique avec l’histoire du jugement dernier et l’histoire de « Dieu seul peut juger ».
Si vous vous réunissez pour faire un travail, par exemple, d’analyse des pratiques, vous jugez bien des effets d’une pratique, sinon, vous n’en faites pas. Il faut différencier jugement des personnes, jugement des effets d’un acte, jugement de la valeur d’une attitude, jugement des conséquences d’une décision, jugement des effets d’un dispositif ou d’une institution. Si on ne juge pas, on est livré à ce qui devient incapacité de penser. Penser, c’est juger, c’est faire des liens de sens et de valeur, alors que la notion de jugement est polluée par cette idée qu’on ne doit juger personne.
Ne rejetons pas les personnes qui vont prendre tel type d’opposition, parce que souvent, on condamne, on se défend, on rejette l’autre quand il nous altère, quand il vient toucher chez nous une question qu’on ne voudrait pas aborder, parce qu’elle nous met en cause. Mais elle nous met au travail, en définitive. Accueillons toutes les propositions, en particulier celles qui nous dérangent, parce que ce sont elles qui vont nous mettre au travail. On voudrait de l’alliance la plupart du temps, et nous confondons alors une réunion de travail avec une réunion où on va se réconforter mutuellement, où on va se faire du bien en disant : « Ah, on est d’accord, on est d’accord, on est d’accord », alors que si ça se trouve, on est d’accord sur rien.
Est-ce que bien connaître chaque élève pour pouvoir être en capacité de juger son attitude est souhaitable ? Et est-ce possible ?
Si un enseignant pense bien connaître un enfant, il se prend pour Dieu le Père, et là, il est dangereux. Par contre, si un enseignant est attentif à ce que peut vouloir dire une attitude, une parole ou une situation pour tenter de s’approcher de la compréhension, c’est génial.
Après, la question de juger une attitude nous renvoie à la question précédente. Le terme de jugement devient un raccourci. Tenter de comprendre le mieux possible ce qui se passe pour un enfant, oui, là, c’est souhaitable. Ce qui est possible, c’est de s’en approcher, mais sans jamais totalement atteindre. C’est donc l’attitude de « tension vers » qui fait qu’être attentif et être tendu pour tenter de comprendre, mais pas pour une connaissance et une compréhension totale. La compréhension n’est qu’un point de vue et une approche.
C’est ce qu’on appelle d’ailleurs la démarche compréhensive qui est plus facilement nommée « démarche clinique ». La démarche clinique étant véhiculée par les psychologues, elle ne peut pas être directement transposée en sciences de l’éducation. La démarche compréhensive travaille avec des clés de compréhension qui ne sont pas des pathologies, mais des processus qui permettent de grandir.
Propos de Jacques Marpeau, Docteur en sciences de l’éducation, recueillis par Daniel Gostain, enseignant spécialisé, membre de la FNAREN.
