Un jeudi sur deux, Jacques Marpeau, docteur en sciences de l’éducation et Daniel Gostain, enseignant spécialisé, membre de la FNAREN, décortiquent une notion pour en faire un sujet de réflexion, pour ouvrir le débat, et mettre en relief les enjeux qui découlent de leur utilisation. « On ne peut « enseigner » une valeur. Pour être intégrée, une valeur a besoin d’être vécue. Il est cependant possible de faire vivre une valeur à des élèves, tel le principe de solidarité, dans un dispositif de travail collectif » rappellent-ils.
Qu’est-ce qu’une valeur ?
Au sens sociologique, une valeur est une référence intériorisée par les individus et reliée à des principes moraux ou aux normes idéales d’un type d’action. Au plan personnel ce qui a une valeur est ce qu’on apprécie, ce à quoi on attache une importance. Au regard de la dynamique d’existence, une valeur est ce vers quoi l’on tend pour s’élever, en apportant un mieux désirable, possible et durable. Ce sont les valeurs, tant personnelles que collectives, qui mobilisent et engagent les personnes dans leurs orientations et les rendent auteures et responsables de leurs actes.
Les valeurs imprègnent l’ensemble des rapports humains tels les rapports à soi-même, aux autres, à l’inconnu, au savoir, à l’erreur et à l’échec, au temps, à l’espace… Le partage d’une valeur est un puissant levier de mobilisation collective. Il ne suffit pas d’énoncer une ou des valeurs ; ce qui est significatif c’est la hiérarchisation de leur importance et de leur priorité, dans le contexte et la situation particulière où cette/ces valeurs sont convoquées. C’est le dépassement des nécessités et de l’instinct par l’engagement au nom de valeurs hiérarchisées qui permet à un humain de s’inscrire comme être de culture.
Une valeur, à l’image de la liberté ou de la solidarité, en tant que principe est immatérielle. Elle n’a cependant de consistance que par sa traduction dans la réalité vécue. En tant que principes, les valeurs s’expriment facilement, mais les valeurs « humaines » sont immergées dans les enchevêtrements de la complexité du réel, d’où leur difficulté d’approche et de mise en œuvre. Or, elles n’ont de sens et de consistance qu’une fois inscrites dans une réalité vécue.
La transmission des valeurs
La transmission des valeurs portées par une génération, une institution, un groupe d’appartenance, une famille, ne peut se réduire à la continuation de la forme qu’a prise cette valeur pour cette unité de vie. La transmission nécessite une réélaboration personnelle et collective à chaque génération. Il faut pour cela que la génération suivante accède à la conscience des enjeux de ce qui est construit ou détruit par le respect ou la transgression de ces valeurs, dans l’actualité de la société en mutation.
C’est la compréhension du principe sous-jacent à la forme que prend une valeur, au regard d’une époque et d’un contexte, qui en permet l’ajustement à chaque génération et à chacune des situations de vie. De ces capacités d’ajustement dépend la création des conditions de la vie en humanité ou leur destruction, par tout ou partie d’une nouvelle génération.
L’accès au sens d’une valeur
On ne peut « enseigner » une valeur. Pour être intégrée, une valeur a besoin d’être vécue. Il est cependant possible de faire vivre une valeur à des élèves, tel le principe de solidarité, dans un dispositif de travail collectif. Il est aussi possible pour un enseignant d’instaurer un débat permettant à des élèves d’exprimer et de conscientiser ce qui, dans une situation vécue, a de la valeur à leurs yeux.
Une valeur s’appréhende en réfléchissant une situation, dans un contexte où cette valeur nécessite de hiérarchiser des enjeux, des priorités, des perspectives et des pertinences. Ainsi, la liberté d’opinion ne peut s’exercer qu’au regard du respect d’autrui et en référence à la vérité… Cela convoque les élèves à l’exercice de leur propre jugement face à une situation. Faute de solliciter leur point de vue, il y a injonction de conformité à une morale implicite et de soumission à un ordre préétabli.
La réflexion sur les valeurs, quand elle invite les élèves à un travail personnel de pensée, est une approche éthique et critique, fondée sur le devoir de juger par soi-même, de ce qui a de la valeur à leurs yeux. C’est ce « travail » de la pensée qui conduit à un engagement personnel de compréhension et de transformation des situations réfléchies.
Les effets pervers de la séparation des principes et des réalités
« L’enfer étant pavé de bonnes intentions », se référer à des valeurs ne suffit pas à leur conférer une existence et une consistance dans la réalité de la vie scolaire. L’énoncé d’une valeur dissociée des moyens de sa mise en œuvre est une escroquerie qui discrédite la valeur énoncée, ceux qui la professent et les personnes chargées de sa mise en œuvre. La forme la plus courante pratiquée par les « donneurs d’ordres » consiste à affirmer des valeurs d’une noblesse incontestable, assorties de la formule « à moyens constants ».
L’institution scolaire disqualifie les enseignants, quand elle les soumet à des injonctions paradoxales ou irréalisables, dans les conditions « ordinaires » d’exercice de leur profession. L’énoncé d’une valeur est une promesse qui engage un processus de transformation institutionnelle permettant la vérification de son effectivité. Quand les politiques et les décideurs affirment des valeurs et refusent d’envisager la mobilisation de moyens à hauteur de l’idéal des valeurs énoncées et de l’état de délabrement d’une situation, les professionnels sont assignés à une « place intenable ». Il y a « violence institutionnelle » qui impose une remise en question des rapports de place dans l’institution ou… l’épuisement des professionnels et leur départ.
L’effacement des valeurs
La perte de sens est un effacement insidieux des valeurs. Quant aux yeux d’une génération une valeur bascule dans l’insignifiant, elle est alors considérée comme futile, ayant si peu d’importance qu’elle ne mérite pas d’être prise en considération. Elle ne signifie rien, n’impose rien, n’alerte sur aucune conséquence, n’évoque aucun enjeu.
Les valeurs dans le monde scolaire, où l’on appelle évaluation ce qui n’est qu’un contrôle des connaissances, sont subrepticement remplacées par des chiffres, désignant des quantités, des résultats ou des performances. Or, les chiffres et les performances ne disent rien des possibilités d’engendrer du mieux ou du pire, de la vie ou des catastrophes pour les humains. C’est par les nombres que se répand insidieusement la référence au pouvoir de l’argent, comme système de domination du monde dans lequel évolue l’école.
Les notes ne disent rien de ce qu’est s’élever et « grandir en humanité » pour un élève ou pour l’ensemble d’une classe. Une note, un « résultat », ne possèdent en soi ni sens, ni valeur. C’est leur interprétation à partir de leur inscription dans un contexte, impliquant des personnes réelles et singulières, qui permet d’« évaluer », c’est-à-dire d’affecter une valeur à une note, et de là d’aider un élève à s’élever dans le registre des valeurs.
Quelles valeurs sont partagées au sein de l’Éducation nationale ?
L’Éducation nationale dit défendre des valeurs universelles de liberté, d’égalité et de fraternité, qui sont les fondements du vivre ensemble et du respect d’autrui. Mais la grande difficulté, c’est que ces principes ne valent que lorsque qu’ils transpirent dans le quotidien et je ne suis pas sûr que ce soit le cas. La transcription des valeurs dans les pratiques doit être habitée par les professionnels de l’enseignement. Je pense qu’ils sont porteurs de ces questions et qu’ils sont dans ce que j’ai appelé l’ajustement, qui est d’arriver à parler juste, au regard de ses valeurs. Ils savent le faire au quotidien, mais paradoxalement ne savent pas en parler collectivement, car il est difficile de parler des valeurs.
Faudrait-il remplacer l’idée d’évaluation par l’idée de valorisation ?
La notion d’évaluation est basée étymologiquement sur la notion de valeur. Une évaluation, c’est le repérage et l’identification des valeurs produites dans un contexte donné.
La valorisation est une notion à la fois utile et dangereuse : il ne s’agit pas de valoriser les élèves mais de témoigner qu’ils sont porteurs et producteurs de valeurs. Si on valorise un élève alors qu’il n’a pas fait l’expérience de la valeur de ce qu’il a produit, ça sonne faux. Ce n’est pas qu’un problème de langage, c’est un problème de position authentique et crédible ou non.
Est-ce qu’avancer avec certaines valeurs est un frein à la réussite ?
Ce que tu interroges, ce ne sont pas les valeurs, mais la réussite dans ce qu’elle est une conformité à un système. Or, l’école baigne dans les valeurs d’un système marchand qui sont de faire du profit, y compris en exploitant et en dépossédant autrui.
On parle ici des valeurs qui vont permettre à un élève de tenir debout et grandir en humanité, or la société néolibérale ne se donne absolument pas pour projet l’émancipation des personnes. Elle se donne pour projet « un toujours plus » de développement, en laissant croire que ça ne coûte rien à personne, qu’il n’y a pas de destruction et que les ressources sont inépuisables. En réalité, cela produit la dépossession d’autrui, l’usure des sols, mais aussi, une main mise sur le savoir qui devient un savoir marchand monnayable.
L’école, dans le constat critique qu’on est en droit de formuler, est insérée dans la société néolibérale marchande, qui est un système de sélection sociale. Le savoir, dans ce type de société, devient un moyen d’exploitation et de domination. La condition existentielle, pour que l’école puisse prétendre être une école de l’émancipation, serait qu’elle prenne de la distance, qu’elle devienne un contre-pouvoir par rapport au système marchand. Quand on veut faire grandir en humanité, on ne peut viser la seule employabilité.
Propos de Jacques Marpeau, Docteur en sciences de l’éducation, recueillis par Daniel Gostain, enseignant spécialisé, membre de la FNAREN.
