Le dispositif des « Travaux académiques mutualisés (TraAM) » n’est pas encore connu de tout le monde éducatif : de quoi s’agit-il ?
Les TraAM, ce sont les Travaux académiques mutualisés, un dispositif national, piloté par le Bureau de l’accompagnement des usages et de l’expérience utilisateur de la DNE (Direction du numérique pour l’Éducation) du ministère, en lien étroit avec la DGESCO et l’Inspection générale. Depuis plus d’une dizaine d’années, il s’agit de l’un des rares dispositifs nationaux à s’appuyer directement sur les pratiques de terrain, depuis la salle de classe jusqu’à leur validation et leur diffusion à l’échelle nationale.
Chaque année, début février, un appel à projets national est lancé auprès des académies, sur la base de thématiques définies par l’Inspection générale en cohérence avec les programmes et les priorités du ministère. Des équipes d’enseignants volontaires, accompagnées par les corps d’inspection et les D(R)ANE, mènent alors des expérimentations dans des classes ordinaires, du premier degré au lycée, dans une vingtaine de disciplines et d’enseignements.
Ces expérimentations donnent lieu à des scénarios pédagogiques documentés, souvent interacadémiques, qui sont ensuite mutualisés à l’échelle nationale via Édubase, où ils sont facilement repérables grâce au mot‑clé « TraAM », éventuellement associé à une discipline ou à une thématique comme, par exemple, l’intelligence artificielle ou l’incitation à la lecture.
En réalité, le dispositif s’inscrit aujourd’hui de plus en plus dans une logique de communs numériques éducatifs. Cela signifie que les ressources produites sont pensées pour être ouvertes, réutilisables et adaptables par d’autres enseignants. Pour ne prendre que deux exemples extraits de ce top 10, dans le TraAM n°6 mené en SES dans l’académie de Lyon, des exercices interactifs H5P et des scénarios sont partagés et réutilisables, via Chat-MD, hébergé sur la Forge des communs. De même, dans le TraAM n° 7 en SVT, les élèves produisent et documentent des données scientifiques avec Vittascience afin que le scénario puisse être repris dans d’autres établissements.
En 2025, de nombreux TraAM ont porté sur les usages de l’intelligence artificielle à l’École. Quels éléments ont guidé votre sélection des dix « coups de cœur » : qu’avez-vous observé sur le terrain et quels critères avez-vous retenus ?
La sélection de ces dix « coups de cœur » repose sur une lecture transversale des TraAM produits l’année dernière, avec une intention clairement assumée : donner à voir la pluralité des usages possibles de l’IA générative en classe, sans céder ni à l’enthousiasme technologique ni au rejet de principe. Ce Top 10 relève ainsi moins d’un palmarès que d’un échantillon représentatif des dynamiques observées sur le terrain : l’IA envisagée comme outil d’appui aux apprentissages, mais aussi comme support pédagogique pour interroger les limites de l’automatisation et le rapport au savoir.
Ce qui se dégage nettement de ces travaux, c’est la posture critique des enseignants. L’IA n’y apparaît jamais comme une « solution clé en main », mais comme un outil faillible, dont les usages doivent être explicitement questionnés et mis à distance avec les élèves, dans une logique pleinement cohérente avec la mission du Bureau de l’accompagnement des usages et de l’expérience utilisateur pour lequel je travaille au sein de la DNE.
Un critère déterminant de la sélection a donc été la capacité des projets à contribuer à l’acculturation des élèves à l’IA. Il ne s’agit bien sûr pas de former des spécialistes, mais de leur permettre de comprendre ce que produisent ces systèmes, leurs effets sur le langage, qu’il s’agisse de texte, d’images, de photographie ou de bande dessinée, sur l’écriture ou sur l’évaluation, et, tout autant, de saisir ce que ces IA génératives ne peuvent pas faire, ou bien, font très mal.
Dans la lignée des analyses récentes de Philippe Meirieu publiées dans L’École des lettres (2025-2026, n° 117-2), l’École demeure un espace de mise à distance critique et de décélération des apprentissages, où l’on apprend à vérifier, à douter et à reformuler, face à des usages de l’IA susceptibles d’entretenir l’illusion de la réponse immédiate.
Les projets retenus témoignent ainsi d’un bouleversement assumé des pratiques professionnelles, sans discours alarmiste. Ces dix TraAM montrent aussi que les expérimentations s’inscrivent dans un cadre réfléchi et régulé, soucieux de préserver ce qui fonde l’acte éducatif : la construction du sens, l’effort intellectuel et l’apprentissage du raisonnement.
En ce sens, ce Top 10 ne donne pas à voir une école fascinée par l’IA, mais une école qui forme des élèves capables de penser le monde numérique dans lequel ils évoluent, et non de le subir.
Oh non… déjà en sélectionner dix a été une vraie épreuve, alors en isoler un seul est franchement impossible (rire). En revanche, certains TraAM se détachent et retiennent particulièrement mon attention. Ce sont ceux qui abordent l’IA à partir de ses erreurs, de ses approximations ou de ses « hallucinations ». Qu’il s’agisse, en SVT, d’une confusion entre une feuille de lierre et une de vigne, en arts plastiques, d’un refus du prompt « arbre mort », bloqué par les filtres de l’IA, puis son contournement par « arbres desséchés », qui génèrent une image totalement incohérente, ou encore en Lettres, d’une planche de BD générée à partir du Menteur de Corneille révélant de grossiers contresens d’interprétations. Toutes ces situations sont pédagogiquement très fécondes.
En quoi ?
Dans la lignée de la réflexion développée par Domenico Vitali-Rosati dans Éloge du bug, ces TraAM transforment l’IA en objet d’analyse plutôt qu’en outil d’autorité. En invitant les élèves à observer, comparer, (re)vérifier et argumenter, idéalement dans un cadre collectif, ils les placent dans une posture d’attention, d’écoute active (voir aussi le TraAM en éducation musicale mené à Toulouse) et de lecture non distraite, où l’erreur devient un véritable levier d’apprentissage. L’IA est alors abordée comme un outil parmi d’autres, ni magique ni neutre, dont les usages doivent être interrogés au regard des objectifs poursuivis, et ces TraAM apparaissent ainsi particulièrement prometteurs parce qu’ils renforcent l’esprit critique et la posture réflexive des élèves face aux technologies numériques.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Sur Eduscol, les 10 TraAM de ce top 10
Emmanuel Vaslin dans Le café pédagogique
IA & Education dans le Café pédagogique
