Le lâcher-prise n’est ni une démission, ni un abandon, mais une position de retrait. C’est l’une des figures de la démaîtrise qui, en situation de tensions, consiste à ne pas s’obstiner à vouloir changer les choses, les collègues ou les élèves. En pratiquant le lâcher-prise, l’enseignant renonce à une influence sur autrui et lui reconnait le droit de se conduire lui-même à partir de son propre jugement. Dans les moments de crispations, il s’agit de savoir renoncer à « avoir le dernier mot ». Les difficultés et les questions qui fâchent devant être réabordées une fois les tensions désamorcées et apaisées. Or, on hésite à reparler des situations de crise avec un élève ou avec la classe, de peur de relancer les conflits. Le lâcher-prise est quotidiennement pratiqué « à bas bruit » au moyen de la formule : « C’est pas grave ».
Les différents aspects du « lâcher-prise »
Selon la situation, le lâcher-prise peut être perçu comme une faiblesse, un abandon ou une démission, mais quand il est vécu comme un renoncement provisoire, il ouvre des possibilités nouvelles en modifiant la nature de la relation. Ce même terme désigne aussi, hélas, le moment d’épuisement ultime quand un humain « se sent à bout ». Les élèves en grande précarité affective et relationnelle, comme ceux pris dans le harcèlement, sont dans cette situation de danger absolu, qui nécessite impérativement d’intervenir.
De façon heureusement moins dramatique le lâcher-prise concerne différents types de fonctions touchant l’enseignement. En situation d’affrontement, il permet de sortir d’un face à face au moyen du « pas-de-côté ». Lors d’un exposé didactique, il permet de surseoir à une impossibilité de « se faire comprendre » en utilisant une image, en changeant de logique d’explication ou en donnant du temps. Dans la relation d’aide, le lâcher-prise est le moyen de signifier à un élève son droit à l’erreur et à l’échec présenté comme étant relatif, dans sa démarche de tâtonnement.
Face à des élèves insécurisés et agressifs, le lâcher-prise est un renoncement temporaire à assumer une fonction d’autorité. La mise en retrait et en vigilance de l’enseignant permet alors aux élèves de tester leurs propres capacités à se calmer et à assumer leur envahissement émotionnel.
Le pas-de-côté
Le « pas-de-côté » est un lâcher-prise sous la forme d’une réponse en écart, décalée de la tension en cours. Il crée un effet de surprise qui désamorce les tensions, à l’image de cet éducateur qui, face à un jeune qui menace de se défenestrer, a dit qu’il n’est pas superman et qu’il n’est pas assez rapide pour descendre les trois étages pour le recueillir dans ses bras … ce qui a entraîné le rire et une dédramatisation de la situation. La pratique du lâcher-prise, sous les formes du pas-de-côté, du biais et du détour, sont des modes de relation qui évitent les blocages, permettent de dénouer les tensions, de sortir du frontal et des impasses tant de la compréhension que de la relation.
L’exploitation de la surprise fait partie du pas-de-côté improvisé. La surprise naît de la confrontation à l’incongru, à l’inopiné, à l’éphémère, à l’accidentel. L’effet de surprise contraint à interroger nos modes de compréhension spontanés. Elle suscite l’attention au fortuit et stimule la curiosité et l’intérêt dans un rapport à l’inconnu créatif. L’étonnant, l’étrange, l’imprévu, le décalage, laissent entrevoir l’existence d’une autre approche de réalité, qui nous oblige à improviser. La surprise peut aussi engendrer une appréhension et un mode de rapport défensif face à l’inconnu. L’élève surpris est alors tenté de juguler son insécurité en s’accrochant à ses « préjugés ». Se saisir des effets de surprise pour un enseignant, c’est montrer comment s’emparer des possibilités nouvelles et inconnues, ouvertes par ce qui surprend et qui invite à la création.
La place difficile de l’enseignant
Il faut aux enseignants de la perspicacité pour ne pas se laisser piéger entre l’affrontement et le laisser faire. Il leur faut aussi de la lucidité pour ne pas se lancer seuls dans ce qui est au-dessus de leurs forces et de leurs ressources…
Il leur faut en plus du courage pour ne pas laisser un élève aller à l’effondrement qui, en situation d’incompréhension, est un lâcher prise de désespoir. Mais ce « courage » suppose une « sobriété » qui consiste à ne pas se substituer à l’élève dans une « aide forcée ».
Les enjeux de l’expérience du lâcher-prise pour les élèves
Le lâcher-prise pour les élèves est le témoignage qu’il est possible d’habiter la démaîtrise, sans effondrement de soi. Or, l’entrée dans la logique d’une nouvelle matière nécessite de sortir des modes de compréhension installés dans une autre matière. On ne réalise peut-être pas assez combien chaque matière enseignée procède d’une logique et d’une structure particulière de la pensée et du langage permettant de l’exprimer. Passer d’une « discipline » à une autre nécessite une forme de lâcher-prise pour l’élève afin de sortir de l’emprise sur sa pensée de la logique précédente, en particulier quand il s’agit d’une matière « préférée ».
Se mettre au travail nécessite aussi de sortir de ses préoccupations, de ses soucis, de se désencombrer, de se « laisser aller » afin de retrouver une légèreté d’écoute et une disponibilité à la découverte. Apprendre à lâcher prise c’est faire l’expérience que l’effort n’est pas l’obstination et que cela nécessite de s’arrêter pour réfléchir, de « se calmer » et d’envisager comme possibles, d’autres voies de compréhension.
« Ne pas savoir », ne pas comprendre, se tromper, sont souvent la source d’inquiétudes, de fébrilité, qui entrainent des réactions tantôt de repli sur soi, tantôt de colère et d’agressivité. La capacité à se poser et à demander de l’aide à autrui doit être mise au travail. Les élèves doivent se sentir en droit de ne pas savoir et de poser leurs questions sans se sentir invalidés.
Dans un monde sous emprise de l’idéologie du résultat, de la performance et de la compétition, il n’est pas facile pour un enseignant de faire percevoir et vivre à ses élèves qu’à la fois il est vital, de faire des efforts pour comprendre, et que pourtant, « ce n’est pas grave » de ne pas comprendre à un moment T. Les chemins de la compréhension étant sinueux et enchevêtrés, ils se croisent et se recroisent. L’important est de rester en veille.
Ce serait quoi un lâcher-prise de l’institution ?
Ce serait sortir d’une structuration à dominante verticale, pour rentrer dans quelque chose qui est de l’ordre de l’écoute et de la validation de la place de chacun dans l’institution. C’est la conception même de l’institution E. N. qui est en question.
Une institution n’est pas seulement du côté de la structuration juridique. Faire institution, c’est reconnaître la place de chacun. À certains moments, il faut que chacun apprenne à lâcher prise. Il y a des moments où tel professionnel, comme par exemple un directeur d’établissement, doit reconnaître son incompétence à se saisir d’une question particulière, parce que ce sont les professionnels du front qui sont porteurs de cette compréhension, et par là de la solut. Il y a des fois où les AESH en savent plus sur l’accompagnement d’un enfant que l’enseignant, et bien plus encore que le directeur d’établissement. Le lâcher-prise, c’est au fond reconnaître à chacun sa place et son expertise. À un moment donné, c’est l’autre qui en sait plus que moi, qui a la main sur la solution que je prétends imposer.
Le lâcher-prise, c’est donner un peu d’espace d’interprétation des programmes, des méthodes, des dispositifs. La question du « c’est pas grave » dans un moment de tension est valable pour tous les personnels, depuis le ministre jusqu’à l’élève. C’est la capacité à relativiser les choses, les crispations, en les remettant dans une perspective lointaine, qui est au fond le cœur de mission d’un enseignement qui se prétend éducatif.
Est-ce que le lâcher-prise de l’enseignant est de même nature que le lâcher-prise des familles ?
Non, pas du tout. C’est bien la nature du lâcher-prise qui n’est pas la même. Sur le plan professionnel, l’enseignant a le devoir et l’autorité d’énoncer quelque chose, et le lâcher-prise de l’enseignant ne se situe pas sur le même plan que le lâcher-prise d’une famille qui doit s’opérer sur ses attentes, tant vis-à-vis de l’enfant que vis-à-vis de l’enseignement.
Les attentes vis-à-vis de l’enfant peuvent être surdimensionnées et empêcher l’enfant d’apprendre. Mais parfois, les familles attendent des enseignants de faire ce qu’ils pensent être au service de leur enfant et non pas au service de l’enseignement de leur enfant. Je pense par exemple à des conflits sur la notation, où à la limite l’enseignant va lâcher prise en disant : « si vous voulez une note plus grande, je vais vous la mettre, mais ce n’est pas ça qui va permettre à votre enfant de comprendre et s’il s’oriente vers une école dans laquelle il ne va rien comprendre, ce n’est pas être au service de l’enfant ». Les parents doivent lâcher prise sur leur attente vis-à-vis de l’enfant. L’enfant ne veut pas faire ce qu’on attend de lui et ne veut pas devenir ce que les parents voudraient qu’il devienne, même s’ils pensent que c’est pour son bien. Les parents doivent aussi apprendre lâcher prise vis-à-vis de ce qu’ils pensent être leur bien de l’enfant et vis-à-vis de ce que dit l’enseignant.
Lâcher-prise, c’est toujours faire une place à l’autre, à un moment donné, dans l’état où il est. Et c’est compliqué.
Est-ce que pour aller vers quelque chose qui serait du lâcher-prise, l’enseignant doit faire un travail personnel ?
On ne peut qu’être pour : la réflexion sur soi permet déjà de dissocier sa position et sa place dans la mission d’enseignement, de dissocier la personne et l’enseignant. Et si on veut lâcher-prise, il faut qu’il y ait un écart possible entre la mission attribuée par l’institution à chaque enseignant, l’autorité qui lui est demandée d’assumer, le cadre qu’il doit mettre en place, et les processus qu’il impose à autrui dans un type de relation.
C’était, de mon point de vue, la base même de la formation d’un éducateur spécialisé. C’est tout à fait important que l’enseignant dissocie ce qu’il voudrait que devienne l’enfant et là où il en est pour qu’il puisse l’aider.
Et l’enseignant doit alors réfléchir sur comment lui-même fonctionne.
Propos de Jacques Marpeau recueillis par Daniel Gostain
