Le travail mené porte, en 2de, sur le roman Les loups de Babylone d’Anne Percin : pourquoi ce choix ?
Dans le cadre du dispositif Échappée littéraire, organisé par l’Agence Livre & Lecture de Bourgogne-Franche-Comté et le DRAEAC, le roman Les loups de Babylone d’Anne Percin a été retenu parmi les quatre œuvres en compétition dans la catégorie roman. Ce choix s’est imposé naturellement, car notre établissement avait la chance d’accueillir l’autrice pour une rencontre avec les élèves.
Ce projet s’inscrivait dans une démarche pédagogique visant à allier lecture, analyse et rencontre avec des auteurs et dessinateurs contemporains. Le roman, par son genre policier et ses thèmes universels, offrait une opportunité pour engager les élèves dans une lecture active et collaborative. Ils savaient que leur travail aboutirait à une rencontre avec Anne Percin, ce qui a renforcé leur implication et leur curiosité. Ce dispositif a permis de donner du sens à la lecture en la reliant à une expérience concrète, tout en développant des compétences d’analyse, de réflexion et d’expression orale.
En quoi le genre policier vous semble-t-il appeler des dispositifs de lecture particuliers et formateurs ?
Le polar est un genre qui, par nature, place le lecteur en position de détective. Cette posture est formatrice, car elle sollicite des compétences que nous cherchons précisément à développer chez les élèves : l’attention aux détails, la capacité à faire des liens, et surtout, l’esprit critique.
En pratique, cette approche permet de rendre la lecture plus concrète : les élèves ne voient plus le texte comme un simple exercice, mais comme une énigme à résoudre. Ils apprennent à distinguer ce qui est écrit de ce qui est sous-entendu, à repérer les détails importants et à discuter de leurs idées.
Travailler sur une enquête, c’est aussi travailler ensemble. Les élèves échangent leurs découvertes, confrontent leurs interprétations et construisent une compréhension commune du texte. Enfin, présenter leurs conclusions à l’oral sous la forme d’une commission d’enquête grandeur nature, les oblige à organiser leur pensée et à s’exprimer clairement. C’est bien plus motivant qu’un simple commentaire écrit. Ce qui est intéressant, c’est de voir que même les élèves qui d’habitude accrochent moins avec la lecture se sont laissés prendre au jeu. Le côté énigme et suspense du polar donne envie de lire, ce qui rend l’histoire bien plus accessible.
Le mur d’indices s’est imposé assez rapidement. Il permet de rendre compte de la manière dont les élèves réfléchissent. Inspiré des tableaux d’enquête que l’on peut voir dans les séries policières, où les détectives accumulent photos, notes et fils pour relier les indices, cet outil permet de rendre tangible ce qui se passe dans la tête des lecteurs.
Concrètement, il s’agit d’un espace, un tableau en classe ou un support numérique, où les élèves rassemblent tout ce qui leur semble important dans le roman. Ils y placent des extraits annotés, dessinent des schémas pour montrer les liens entre les personnages ou les événements, et ajoutent des images ou des références qui leur parlent. Peu à peu, ce qui était une simple accumulation d’idées devient une carte de leur compréhension du texte.
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est de voir comment ce mur évolue. Au début, il est souvent un peu fouillis, comme un puzzle dont les pièces ne sont pas encore assemblées. Mais au fil des séances, les connexions se dessinent, les hypothèses se précisent, et une interprétation commune émerge. Les élèves comprennent alors que lire permet de construire du sens, ensemble. Ce mur devient leur œuvre, leur création collective. Ils en sont fiers, ils y reviennent, et certains l’ont même enrichi en dehors des cours.
Selon quelles étapes et modalités de travail les élèves ont-ils réalisé ce mur d’indices autour du roman d’Anne Percin ?
Le projet s’est structuré en quatre étapes successives, conçues pour encadrer les élèves tout en leur offrant une liberté d’initiative suffisante.
La première étape a consisté en une lecture individuelle du roman, Les loups de Babylone d’Anne Percin. Les élèves ont été invités à adopter le point de vue du lieutenant Cauchy. Leur mission était de relever, au fil de leur lecture, les indices et les hypothèses qui leur semblaient pertinentes, en prenant des notes comme s’ils menaient une véritable enquête policière.
Lors de la deuxième étape, les élèves ont mis en commun leurs observations dans un document numérique collaboratif. Chaque indice relevé était accompagné d’une référence précise à la page du roman, ce qui permettait à tous de retrouver facilement les passages clés et de croiser leurs interprétations. Ce travail de mutualisation a permis de dresser un inventaire complet des éléments à explorer.
La troisième étape a marqué le passage à une dimension plus visuelle et concrète. Les élèves ont élaboré une liste définitive des indices, puis les ont organisés sur un mur d’indices physique, installé sur un grand panneau en liège. En parallèle, ils ont identifié les tâches complémentaires à réaliser pour enrichir leur enquête : établir un plan des lieux, rédiger le carnet de notes du lieutenant Cauchy, imaginer des portraits des personnages avec des outils d’IA génératives, créer des articles de presse fictifs, des photographies des lieux mentionnés dans le roman, un avis de recherche, ou encore reconstituer des échanges de SMS entre la disparue et ses parents. Pour relier les indices entre eux et visualiser les connexions, ils ont utilisé des fils de laine rouge et des punaises, comme dans une véritable salle d’enquête.
La quatrième étape a été consacrée à la répartition des rôles en vue de la mise en scène finale. Les élèves ont préparé des saynettes d’audition, en s’appuyant sur les indices collectés et les hypothèses qu’ils avaient formulées. Chaque groupe a travaillé sur un aspect spécifique de l’enquête, en adaptant certains dialogues du roman et des situations qui permettraient de restituer leurs découvertes de manière vivante.
Enfin, la cinquième et dernière étape a consisté en des répétitions pour peaufiner leur prestation, avant de donner vie à leur travail sous la forme d’une commission d’enquête grandeur nature, le jour même de la rencontre avec Anne Percin. Cette mise en scène a permis aux élèves de présenter leurs conclusions à l’autrice, tout en engageant un dialogue avec elle sur les choix narratifs du roman et les pistes qu’ils avaient explorées. Ce moment a été l’aboutissement concret de leur enquête, transformant leur lecture en une expérience à la fois ludique et rigoureuse.
Le projet s’est achevé par cette représentation d’une « commission d’enquête » devant l’autrice : comment s’est préparée et déroulée cette mise en scène qu’on imagine savoureuse ?
La commission d’enquête a constitué le point d’orgue de ce projet, un moment où les élèves ont activement endossé leur rôle de lecteurs-experts, transformant leur travail préparatoire en une expérience vivante et concrète. Pour préparer cette rencontre, nous avons d’abord axé notre travail sur la scénarisation. Les élèves se sont répartis les rôles d’enquêteurs, de témoins ou d’experts, et ont élaboré des questions destinées à l’autrice, en s’appuyant sur les indices qu’ils avaient collectés et analysés. Des ateliers ont été organisés pour les aider à organiser leur pensée et à maîtriser leur expression orale, afin qu’ils puissent s’exprimer avec aisance devant Anne Percin.
Le jour de la rencontre, le CDI s’est métamorphosé en une véritable salle d’audience. Le mur d’indices servait de toile de fond à leurs présentations. Les élèves y ont exposé leurs découvertes comme s’ils restituaient les conclusions d’une enquête réelle. Anne Percin a parfaitement joué le jeu : elle a écouté leurs hypothèses, en a confirmé certaines tout en en infirmant d’autres, et a partagé des anecdotes sur son processus d’écriture. Les élèves lui ont posé des questions de manière spontanée.
Un moment particulièrement marquant a été de voir l’autrice elle-même surprise par certaines de leurs interprétations. Elle leur a confié qu’ils avaient décelé des éléments qu’elle n’avait pas consciemment intégrés dans son récit, ce qui a illustré de manière originale comment une œuvre littéraire prend vie et se nourrit des regards de ses lecteurs. Cette interaction a montré aux élèves que la lecture n’est pas un exercice passif, mais bien une aventure collective où chacun peut apporter sa pierre à l’édifice. Ce fut une expérience enrichissante tant pour eux que pour nous.
Au final, quels vous semblent les intérêts et plaisirs du travail mené ?
Pour les élèves, les avantages ont été nombreux. La lecture est devenue une véritable aventure plus qu’une simple obligation. Même ceux qui, habituellement évitent les textes littéraires, se sont laissés emporter par l’histoire. Ils étaient fiers de ce qu’ils avaient réalisé. Grâce au mur d’indices et à la commission d’enquête, leurs efforts ont été valorisés, et ils ont vu qu’ils pouvaient analyser un texte en détail. Ils ont également développé des compétences transversales sans même s’en rendre compte : esprit critique, collaboration, créativité et expression orale.
Pour nous, enseignantes, ce projet nous a montré qu’en impliquant les élèves de manière active et collaborative, ils s’investissent bien plus que d’habitude. Il y avait une bonne ambiance au sein de la classe. Un vrai plaisir à échanger, à discuter et à construire ensemble.
Des conseils aux collègues qui aimeraient s’inspirer du dispositif ?
Bien choisir le texte est essentiel : les polars, les récits à mystère ou les romans épistolaires se prêtent particulièrement bien à ce type de projet, car ils offrent des pistes à explorer. Toutes les lectures ne se prêtent pas au detective board.
Il est essentiel de laisser les élèves exprimer leur créativité : le mur d’indices peut prendre des formes très variées. Certains opteront pour un support physique, tandis que d’autres préféreront utiliser des outils numériques, même si nous préférons largement la version physique. L’important est que les élèves puissent s’en emparer. J’ajouterais aussi qu’il faut rester souple. Un projet comme celui-ci ne se passe jamais exactement comme on l’avait imaginé, et c’est justement ce qui le rend intéressant. L’idéal est de s’adapter aux besoins et aux envies des élèves, de tenir compte de ce qui les motive, et de les laisser progresser à leur propre rythme, sans vouloir tout maîtriser, contrôler.
Il est aussi utile de prévoir des temps collectifs dédiés à la compréhension du texte, afin d’aider les élèves à distinguer ce qui relève de l’implicite et de l’explicite, d’échanger leurs idées, leur interprétation, de débattre. Cela leur permettra de mieux s’approprier l’histoire et d’en saisir les nuances et de gagner en efficacité lors de la production finale. Il est possible d’établir des liens entre le mur d’indices et des outils de pensée visuelle, comme la création d’un sketchnote. Cette approche peut s’avérer pertinente pour faciliter la compréhension du roman, en offrant aux élèves une manière plus intuitive et créative d’organiser leurs idées et leurs découvertes.
Pour finir, si ce type de projet demande un peu plus de préparation qu’un cours traditionnel, les retombées en termes de motivation, de cohésion de groupe et de développement des compétences en valent vraiment la peine.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Sur le site Documentation de l’académie de Besançon
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